A la limite de ma détermination

Je ne suis pas du genre défaitiste. Pas tellement. Plutôt le contraire exact : extrêmement têtue, variante pitt-bull.

Mais justement, tiens, il se trouve qu’avant d’être élevé pour servir d’arme, le pitt-bull est un chien. Il est de ces bêtes qui ont besoin de compagnie. Au fond, ce qui est bien, c’est ce moment à ronfler au pied du canapé avec son maître. Pas la bataille.

Tout vindicatif qu’on soit, on ne peut pas lutter seul.

Pour rire, je dis que j’ai une passion pour les trucs chiants et compliqués. De fait, je me retrouve toujours sur les dossiers chiants dans l’associatif (gérer une revue, le patient travail de fourmi de la revue de presse de La Quadrature, la régulation des télécoms…ne parlons même pas de présider une assoce, ce qui est quand même un concentré du chiant-mais-il-faut-le-faire). Ce sont des choses qui m’intéressent (sinon j’aurais pas essayé), mais surtout me semblent importantes. Et donc je continue, d’abord parce que je m’amuse, intellectuellement parlant, puis parce qu’il faut. Quand j’ai décidé qu’il fallait faire quelque chose, c’est foutu. Têtue, on a dit.

Souvent, ce sont des travaux solitaires. En général, pour répondre à une consultation, par exemple, il faut avoir lu et annoté le texte seul pendant une paire d’heures. Puis on interagit un peu sur irc, pour échanger sur le sujet et sur le pad –rarement en « vrai », sauf quand l’ARCEP nous convoque. L’essentiel du travail, c’est du temps discipliné, seul, à articuler une réflexion autour d’un problème.

La revue de presse, c’est pareil. Le travail est essentiellement solitaire et asynchrone, on n’utilise irc que pour échanger un peu et se coordonner dans le travail. Il n’y a pas de rencontres irl.

Ces interactions très minimes font que dans mon activité associative, il est très difficile d’avoir du reward, ces retours qui te donnent l’énergie pour continuer. Une grande partie de ce reward étant purement intellectuel, dans le fait de lire ou d’apprendre des choses intéressantes. Il est aussi dans le retour des équipes de l’ARCEP, quand notre réponse est bonne, c’est précieux. Il y a quelques mails du type :  « c’est important ce que tu fais ». Ça, ça dit : « tu es seule mais pas tout à fait : on est avec toi ». Le reste tient dans : rester têtu.

Evidemment, chaque retour est important et donne envie de donner de l’avant. Chaque mail qui dit que c’est intéressant est lu et apprécié. Il y en a peu, mais heureusement qu’il y a ça.

Mais là je botte en touche. J’ai vraiment l’impression de m’entêter pour pas grand chose. Ça me rend grognon.

Ces derniers mois, j’ai pris plusieurs coups. Le premier a été de comprendre qu’en fait, très peu de personnes trouvent intéressants les travaux que je mène. La régulation des télécoms, ça ne soulève pas les foules depuis le début. La revue de presse, ça fait deux ans qu’on devrait avoir bien plus de bénévoles, mais à l’AG de La Quadrature…la table pour en discuter est vide.

Vide.

C’est dur de ne pas le prendre personnellement.

L’impression que ça donnait en sortie d’AG, c’est d’être obsolète. J’ai l’impression d’être comme ces vieux paysans qui s’acharnent encore à moissonner à la charrue alors que tous les petits jeunes ont une moissonneuse-batteuse. Obsolète.

Mais à la limite, mettons qu’on s’en fout des gens et que de toutes façons, ça m’intéresse. Ce qui est factuellement vrai.

Il faudrait alors compléter le tableau en mentionnant que le reste de mon temps, je fournis : un travail intellectuel, seule, à la maison –comprendre que je n’ai pas de collègues au quotidien, dans un bureau (tu sais, ces discussions à la machine à café…) et que, quand je suis sortie de chez moi dans les 48h, c’est bien.

Dans les deux cas, j’aime ce que je fais, ce n’est pas le problème. C’est que je ne vois personne.

Constater ça, c’est le deuxième coup.

Ça fait trois ans que je mène la barque de la régulation des télécoms, que je ne m’essouffle que maintenant est symptomatique qu’on arrive à une limite : la solitude, combinée à peu de retours sur un travail solitaire dont les prises sur l’avancée des luttes s’identifie mal, accentue la solitude, ou en tout cas, cette impression d’être une mémé pleine de rhumatismes, qu’on laisse marmotter dans son coin parce qu’on peut pas changer les vieux, mais qui est pas loin d’être un peu un boulet, quand même. Après tout comme elle parle pas à grand-monde elle dérange personne, mémé.

Ça donne très envie de laisser tomber, juste pour arrêter d’avoir ce sentiment de s’acharner pour rien, qu’au moins ça cesse de creuser la solitude –l’autre problème, pour lequel les solutions sont loin d’être simples.

Laisser tomber n’est ni mon style, ni la bonne solution. Faute de mieux, j’attends que ça passe.

Un commentaire

  1. Coucou Jedi de RP et voisine d’IRC 🙂

    Je connais mal la régulation des Télécoms, mais le travail réalisé me semble très précieux.

    Je réagissais, suite à ta lecture, avec un petit mot pour te remercier de ton investissement à la RP, qui m’a donné envie avec d’autres de t’y donner un coup de main. Je ne sais pas si tu mesures que c’est ton enthousiasme qui m’a incité à y donner du temps 🙂
    J’y prend aussi du plaisir et un intérêt personnel bien entendu, sinon cela ne serait pas possible de le faire dans la durée -comme tu le relevais- mais l’accueil et la bienveillance au sein de cette petite équipe que tu chapeautes m’incitent à y rester. Tu le fais bien, et nous ne te le disons pas assez souvent.

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