Man, I feel like a woman

Tintntintintin tin tin !

[Disclaimer : ce billet aurait dû être publié le 8 mars, c’est-à-dire il y a deux jours, mais il se trouve que j’arrive suffisamment mal à tenir ce blog pour arriver à ne *pas* publier un billet à temps….]

[Donc mea culpa, comme dirait l’autre, des bisous, et pardon pour tenir ce blog aussi mal.]

On est le 8 mars, c’est notre journée pour mettre en lumière toutes ces choses-là, la violencia de género[1], le traumatisme de l’agression sexuelle, les filles excisées salement dans ces pays dont on ne veut pas entendre parler.
Mais c’est aussi le jour où on peut mettre la femme, la féminité, la joie qu’on peut avoir d’être du fameux « sexe faible » parfois. Et j’ai envie de vous parler de ça. De la féminité. Parce qu’il y a aussi du combat à mener sur ce terrain.

Ton corps change, ne t’inquiète pas

La féminité, ça a bien sûr à voir avec le corps. Celui de la femme. Ses particularités. C’est quand on devient une femme adulte, quand le corps grandit, la poitrine pousse, les premières règles arrivent, que la question de la féminité se pose. Au sens biologique du terme, on est une femme depuis notre naissance. On devient socialement une femme quand le corps arrive à ce stade-là. Ça s’appelle la puberté.

Et s’il se passe ce qu’il se passe généralement pendant la puberté, c’est que le corps change, certes, mais qu’il devient de ce fait désirable et donc désiré. C’est le désir qui change tout : c’est lui qui fait qu’on est regardé non plus comme une enfant mais comme une femme, c’est-à-dire un être avec lequel on peut –peut-être, si on lui a demandé poliment– se reproduire (ou essayer très fort de se reproduire, suivant à quel point vous avez suivi les recommandations de Benoît XVI [2]).

Se sentir femme, c’est pas juste porter des jupes

Bon. Ceci posé, cela ne veut pas dire que c’est automatiquement parce que tu es soudain pubère que PAF tu te sens femme. Oui parce que la féminité, c’est aussi (surtout) se sentir femme, pas juste recueillir des compliments « oh t’es élégante aujourd’hui » ou avoir des garçons/filles qui se retournent sur vous dans la rue. C’est aussi se prendre pour Shania Twain un peu et se dire « Hey, là, je me sens femme !».
Se sentir femme, c’est pas juste porter des jupes

Il y a des filles qui par ailleurs vont très bien, merci, se sentent tout à fait femme, n’ont pas de complexe particulier mais qui vous disent qu’elles se sentent déguisées « en fille », là, avec leur jupe et leurs talons.
Et en fait, oui, quelque part c’est un déguisement. Ce que montrent ces filles, c’est qu’il y a plusieurs manières de vivre et d’exprimer sa féminité.
On est encline à penser que les talons sont un passage obligé parce que les femmes autour de nous (mères, sœurs, amies…) nous transmettent une certaine image, une certaine expression de la féminité. Mais ce n’en est qu’une parmi d’autres. On peut être une femme tout à fait épanouie et très masculine comme l’on peut être complexée dans tous les sens, tout à fait mal à l’aise avec sa féminité, mais rompue aux talons/jupes/rouge à lèvres.

C’est ça l’important : elles ne se sentent pas moins « femme » pour autant. Être féminine, c’est s’épanouir dans son corps de femme comme femme désirée et désirante. C’est autrement différent.

J’ai commencé à dire « ok, là je me sens femme » pas du tout au moment où j’ai porté mes premiers talons. Ou mes premiers décolletés. Ç’a été quand j’ai assumé pour la première fois ouvertement mon homosexualité. J’assumais le fait d’être désirée, donc désirable, en l’occurrence par une autre femme. Être féminine, c’est être épanouie dans son désir et dans son corps, c’est pas une question de rouge à lèvres. Y’a cinquante manière d’être épanouie.

Penser que la féminité ne peut passer que par des talons hauts, des jupes et du rouge à lèvres, c’est ériger une image de la femme comme la « bonne ». En l’occurrence, une image de la femme construite en bonne partie par des inputs marketings destinés à nous faire acheter plus et à surtout nous maintenir dans le même schéma de société, où la femme est peu ou prou encore un objet, à maintenir une stricte séparation entre les genres.
Mais voilà, c’est l’image de la féminité dont on est entourées, qu’on nous impose, et qu’on reproduit quand on réutilise ses codes. Rien ne dit faire que c’est parole d’Evangile.

Etre féminine : la pression sociale à construire son corps

Nous y sommes : on nous fait bien comprendre, dès l’enfance, à partir du moment où nous sommes dotées d’un vagin, qu’on ne coupera pas à certaines choses.
Comme, par exemple, s’épiler. C’est d’usage, en tout cas ici et dans la plupart des pays anglo-saxons (ok, pas en Allemagne, soit). C’est quelque chose sur lequel on ne peut pas faire l’impasse.
C’est une sorte de minimum syndical de la construction de ton corps. Tu peux être un garçon manqué, d’accord, mais un garçon manqué épilé, s’il te plaît. Les femmes n’ont pas de poils, voilà, c’est comme ça.
Vous apprenez très vite à connaître le bundle minimum pour ne pas être embêtée en société : après quelques railleries sur vos poils sous les bras, votre odeur (mais mets du déo, voyons, les filles, ça sent la rose !), vous êtes en général assez encline à vous acquitter de ces quelques petites opérations esthétiques sur vous-même. Cela coûte moins qu’assumer de ne pas s’y être pliée, et après tout sentir bon, pourquoi pas.

Tout ça pour dire qu’en tout cas de mon point de vue, les femmes subissent beaucoup plus de pressions pour prendre soin d’elles que les garçons.
Au point qu’un homme qui s’épile, qui prend soin de lui, de sa peau, de ses cheveux, c’est forcément un homme efféminé, donc un inverti.

Ces pressions ne sont pas innocentes : au delà de ce que j’appelle le « minimum syndical », il y a tout l’arsenal vestimentaire féminin. Et cet arsenal est, quelque part, aussi (toujours) un moyen de faire des femmes des êtres faibles et sans défense (et après un chevalier viendra les délivrer, en tuant un dragon, tout ça..).

Prenons le corset. D’accord, ça rend la taille fine, mais c’est d’abord un fabuleux système à évanouissement automatique pour mesdames. Forcément, les poumons comprimés, on respire moins bien…
Pratique pour nous donner un prétexte de s’évanouir sur commande, mais pratique aussi pour être sûr que les femmes ne feront pas de travaux physiques éprouvants et resteront décorer / cuisiner / nettoyer à la maison…

Aujourd’hui, on n’en porte plus, ou des corsets modifiés qui ne compriment plus vraiment les poumons. Mais on porte des slims, des talons trop hauts pour marcher…
Il reste des traces de ça.

Etre féminine : le combat quotidien

A l’extrême de ce raisonnement, il y a cette idée que, puisque « faire la fille », c’est reproduire un certain schéma de domination masculine, alors oser s’épiler, se maquiller, porter des jolies fringues, c’est tellement rentrer dans le moule de la société qu’on n’est pas une bonne féministe.
Déjà : qui délivre le diplôme de « bonne féministe » ? (s’il se désigne, je veux bien lui adresser quelques baffes). Ensuite, une fois ces baffes dûment distribuées : euh, en quoi, sérieusement, être une bonne féministe doit forcément vouloir dire qu’on ressemble à une camionneuse ?

Etre féminine, c’est à mon sens un geste qui peut et doit être déconstruit. Bien sûr que quelque part, il s’agit de reproduire un certain schéma de société où la femme est différenciée de l’homme par tel et tel signe et que ces signes sont un héritage et encore une marque d’une certaine domination masculine.

Le féminisme a à voir avec la féminité, mais avec un certain schéma dominant de cette dernière. C’est un geste féministe que de remettre en question ce qu’on a reçu et tenu pour acquis en tant que femme et se demander si ça nous convient.

Mais ce n’est pas une raison pour tomber dans l’extrême inverse : il faut bien vivre (et vivre en société). Être jolie au bureau / pour aller voir sa moitié, c’est agréable. Les talons, sont soit, des instruments de torture, mais ils galbent le mollet. C’est quand même chouette d’avoir la peau douce parce qu’on s’épile. Bref, on est obligée de mettre de l’eau dans son vin. Et on peut avoir envie de profiter de tout ce dont on a à disposition pour se faire belle. Mais il faut le faire en sachant. Pas en subissant. Et je considère que, ce faisant, je suis féministe.

Chaque femme construit et vit sa féminité différemment. Elle doit faire son propre jeu de Lego entre ce qu’elle est et ce que la société lui propose comme signes à afficher pour montrer patte blanche.

Et pas nourrir bêtement un schéma qui ne convient pas à toutes.


[1] «  violence de genre », la violence faite aux femmes a sa propre expression en Espagne, tellement c’est répandu…
[2] Soit : 1/ ne soyez pas nomonexuel, z’allez perdre de la semence de vie et ça c’est mal ; 2/ Mais non mais la capote, jamais !

[Bilan] La vie a le sens de l'humour

Si on m’avait dit, il y a un an, que j’en serai là, je pense que j’aurais ri. La vie a le sens de l’humour.

Cela fait un an, un peu plus, si l’on compte depuis ce matin de juillet un peu brumeux dans lequel j’ai pris le train, le coeur gros.
Le coeur gros après un garçon.

Et me revoilà, encore emmêlée dans des trains, à vivre une vie tellement différente de celle d’avant que je ne me suis pas reconnue sur les photos…
C’est comme si j’avais muté, et finalement apprivoisé ma nouvelle peau. Je cours moins, sauf dans les gares. Je n’ai plus les mêmes peurs.

L’année qui vient de s’écouler m’aura appris deux choses : que j’étais tout à fait incapable de vivre loin des gens que j’aimais et que ces gens-là, il ne fallait pas repousser aux calendes grecques de leur montrer qu’on tient à eux. Il faut le dire tant qu’on a cette certitude-là, qu’on les aime, qu’on est heureux de les voir, parce que personne ne sait ce qu’il peut advenir.

Voilà. Et cette dernière leçon, c’est des grands yeux de ma grand-mère que je la tiens. Dans cet être chétif et malade, il ne reste que de l’amour, qui s’est accroché à elle, obstinément, et qui l’a accompagné jusqu’à la fin.

Je me suis posé la question : cette grand-mère que je croyais éternelle, quelle est la dernière fois que je lui ai prouvé que je l’aimais ? J’ai procrastiné. « Oh, je l’appellerai demain, va ».
Bien sûr qu’on ne pense pas à la maladie et à toutes ces choses tristes quand on fait des misères à ses grand-parents et qu’on a dix ans, mais entre mes dix et mes vingt-quatre ans, il y a eu de la marge.
Revenir de la maison de retraite avec ce sentiment d’avoir été une ingrate m’a secoué les puces.
Parce que ça ne vaut pas que pour elle.

J’ai vingt-quatre ans. Tout cela est passé bien trop vite. Je suis toujours une toute petite fille. Ou un éléphant dans un magasin de porcelaine. Une fille qui ne connaît que trop la grande valeur de ceux qu’elle a autour d’elle, et qui ne bouge pas de peur de tout casser.
Il me reste encore tout à apprendre, mais il me semble que ça vaut le coup.

Pourquoi j'ai pris mes distances.

Voilà. Quelques mois sont passés et ce billet est resté sur mon bureau. En rendant les clés du local du MAG à la responsable, je me suis dit : « il va falloir que je m’explique, que je leur dise pourquoi je m’en vais… ». Je suis partie très vite, comme ça, en claquant la porte -la petite porte, comme l’on part de chez ses parents à dix-huit ans. Il manquait des mots. J’avais commencé un papier, j’ai eu de longues conversations avec des amis sur la question…et puis je n’ai jamais rien publié. J’ai été prise dans l’ouragan qu’on sait : difficile de s’expliquer sur ses décisions quand on en est tout juste à réapprendre qui on est.

Et là, je m’aperçois que mon départ précipité peut s’interprêter comme un abandon de poste. La proximité temporelle entre le changement de mon orientation sexuelle et mon départ donne un peu l’impression que je suis une traître qui est passée chez l’ennemi et a oublié d’où elle venait. Ce n’est pas aussi simple. Je reste LGBT, mes convictions n’ont pas bougé, mais j’avais besoin de prendre mes distances avec le milieu.

En fait, quand j’ai fait ce geste hautement symbolique de rendre les clés du local cet hiver, j’avais déjà un pied dehors.
Souvenez-vous : en 2011, je représentais le MAG à la commission Marche de l’Inter-LGBT. Et contre toute attente, j’ai eu beaucoup de mal à m’acquitter de ma tâche.

Je l’ai menée jusqu’au bout et du mieux que j’ai pu (j’ai certainement fait des erreurs, mais au moins n’aurais-je pas abandonné en cours de route). Je suis arrivée, en juin, écoeurée. Je ne reconnaissais pas le milieu LGBT tel que je l’aimais, dans sa diversité, c’était le milieu LGBT sectaire, celui qui refuse de regarder ses propres erreurs et donc de capitaliser dessus, celui qui sent le renfermé, parce qu’il tourne sur lui même et que l’air de dehors ne rentre pas. Celui où les guerres intestines sont légion alors que l’idée est plutôt de se la jouer solidaires, dans un contexte où les uns comme les autres subissent des discriminations, quelle qu’en soit l’échelle.

Je m’apercevais de tout ce que je ne voyais pas, parce que j’étais le nez dans le guidon, parce que j’étais optimiste, parce que j’étais naïve, aussi. Je découvrais ça et j’avais un haut-le-cœur. Je voyais bien que rien n’allait avancer avec les choses dans cet état.

J’ai été déçue, alors que j’étais très fière de participer à l’organisation de la Marche, que j’adore le MAG et que cette association représente pour moi tellement de bons souvenirs, de découvertes, d’avancées dans ma vie personnelle, et la Magazette restera mon bébé…Je ne regrette absolument rien. J’insiste : j’ai adoré ces années passées à militer pour la cause LGBT. Je me suis trouvée désolée de devoir acter que le milieu avait déçu la militante en moi.

Parallèlement, j’effectuais une étude ethnologique sur un hackerspace. Je découvrais des gens qui m’ont surpris par leur ouverture d’esprit, leur curiosité. A leur contact, je réalisais à quel point j’avais pris l’habitude de me définir par la différence (le fameux syndrome « bonjour je suis lesbienne »). Or, il y a une large différence entre dire : « bonjour, je viens en ami » et « bonjour, je viens en ami, mais attention je suis différent ». On ne s’insère pas socialement de la même manière. En forçant les autres à considérer qu’on est d’ailleurs, on est condamné à rester un étranger. Le point de nos revendications est – c’est tout l’enjeu de garder le mot « mariage » pour les homosexuels – non pas de justifier un traitement bienveillant par la différence, mais de traiter tout le monde de la même manière sans même s’occuper de savoir s’ils sont différents.
Je n’avais rien d’autre à offrir que ma différence. J’avais manifestement besoin d’air.

Et puis, il y a eu ce garçon, ce qui a suivi. Je suis revenue au local du MAG, et à prendre acte de ma bisexualité toute neuve, les filles – notamment celles qui avaient vu le reportage – semblaient déçues.
Comme si il y avait matière à être déçue. L’amour que j’ai pour les femmes n’en est pas moins sincère, tout ce que j’ai dit dans le reportage est toujours vrai. Mais non. Ce milieu fait des cloisonnements en son sein : être lesbienne, ce n’est pas être dans le même « camp » que les bisexuelles, on est traité différemment. Nous luttons pour les mêmes droits, sous le même drapeau rainbow, nous tombons fooooollement amoureuses des filles pareil, mais il y a des chapelles. D’accord. Ma place était-elle vraiment ici ? Pour la première fois, je me sentais étrangère au MAG. Je n’avais plus envie de passer mes soirées entre raconter mon coming-out et parler du dernier film gay qui est sorti.

Avoir d’autres préoccupations que les permanences du MAG, les réunions de l’Inter-LGBT, le prochain numéro de la Magazette à sortir ont eu, c’est certain, un effet : je prenais de la distance et je voyais les choses de l’extérieur. Avais-je vraiment besoin de vivre en autarcie, de boire LGBT, de manger LGBT, de m’amuser LGBT, de m’habiller LGBT ? N’étais-je pas en train de mettre les mêmes oeillères que je voyais si bien installées sur les yeux des autres ? N’y avait-il pas mille choses à faire dehors de tout aussi intéressantes ?

Le milieu LGBT tel qu’il est est nécessaire. Il fait partie de la culture gay, au même titre que les folles font partie de la culture gay. Elles sont une image excessive des homosexuels, mais c’est une des multiples facettes de l’homosexualité et c’est comme ça. On ne doit pas nous réduire à cela, mais il ne faut pas non plus les mépriser pour ce qu’elles sont, sous prétexte que « ce n’est pas moi ». Je ne m’identifie plus au milieu, c’est vrai. Je lui trouve des défauts, plein. Mais d’autres gens en ont besoin et c’est comme ça : un jeune peut y trouver l’assurance que sa sexualité n’est pas une maladie, y rencontrer plus facilement des partenaires, y trouver une relative sécurité qui fait du bien, on ne peut pas le nier. Mais je crois que ce milieu est tellement excessif qu’y rester seulement quelques années est suffisant. On peut vivre sans, et l’on vit, je crois, mieux sans. On prend le risque d’hériter de ses travers, sinon, et c’est dommage. Quoi qu’il en soit, je ne peux plus y rester. J’ai eu, comme pas mal de jeunes passés par le MAG, ma dose de milieu, il est temps de passer à autre chose.

Ma question à mes successeurs, c’est : le milieu militant doit-il se nourrir uniquement du milieu LGBT « tout court », ne doit-il pas, lui, montrer que le monde LGBT en soi excède très largement le milieu, ne doit-il pas aller à la rencontre des gens desquels il essaye de se faire comprendre ? Ne doit-on pas y trouver plus d’ouverture d’esprit, plus d’intelligence, de finesse que dans le milieu dont il est issu ?
Je ne suis pas sûre d’avoir la solution au problème, mais je crois qu’une partie du problème, au moins, est là. En tout cas je retire cette question de mon expérience et je la pose, si ça peut aider, tant mieux.

Je suis sortie de mon bocal pour plonger dans l’océan. Je ne peux pas revenir en arrière. Le bocal me paraît trop petit. Je ne peux plus me borner à me définir seulement par ma sexualité et mes revendications par rapport à ça. Je ne peux plus m’identifier au milieu, et le milieu militant tel que je l’ai quitté ne me convient plus. Mes revendications n’ont pas bougé, mais ma place n’est plus à faire des permanences au MAG, à assister à des réunions à l’Inter-LGBT. Elle est ailleurs.

Il est vrai que travailler avec la Quadrature a aussi participé à mon départ progressif de tous les postes que j’occupais (l’Inter-LGBT, les permanences au MAG, la rédaction en chef de la Magazette), parce que le temps n’est pas extensible. J’allais imploser. Quitter la Magazette a été très très dur. J’adore cette revue et j’y ai mis beaucoup du mien. Mais ce n’est plus ma place et je n’ai plus le temps.
L’activisme tel que je pratique maintenant me convient mieux, je préfère consacrer du temps à quelque chose avec lequel je suis plus à l’aise. Je sais que ce sera plus productif.

Voilà : ce n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît, comme souvent. Je n’ai pas arrêté de lutter pour les gays parce que j’ai eu des relations hétérosexuelles et que je traîne avec des hétérosexuels. Je suis, et je resterai une fille qui se bat. Je suis toujours dans le camp des LGBT parce que j’appartiens à ce monde et que je lui souhaite le meilleur. Mais je ne suis plus la même qu’avant, donc je n’apporterai pas ma pierre à l’édifice de la même manière.
Certainement pour le mieux.

Deux Coming-Out, oui, deux.

J’ai donc fait deux coming-out. La question, quand je dis ça, c’est toujours : « mais comment on peut en faire DEUX ? ». Ben, il suffit de changer deux fois d’orientation sexuelle. Ne me regarde pas comme ça, lecteur, ça arrive. Le sieur Kinsey dont j’ai beaucoup parlé ici a fort bien expliqué la chose : la sexualité n’est pas binaire, nous non plus. Du coup, ben, ça arrive de changer au cours de sa vie. C’est comme ça. C’est pas de la trahison, c’est pas se voiler la face, je ne me suis pas « trompée » la première fois, ça a juste bougé.

J’aime bien les trucs compliqués, tu vas voir. Après cinq ans de questionnement, je finis par me rendre à l’évidence que les filles me font un effet certain. L’effet que font les jolies serveuses à mon frère est le même, en gros. Forte de mes cinq ans de bataille avec ma personne pour me faire avaler cette réalité pourtant simple, et d’une relation amoureuse avec une fille, je décide d’annoncer au monde la nouvelle de mon orientation sexuelle fraîchement découverte.

J’ai fait très tôt ce choix parce que je n’aime pas mentir. Et mentir à mes plus proches sur cette part-là de ma vie, parler de ma copine de l’époque au masculin, ça me paraissait inconcevable. Je préférais la réalité, même si je n’étais pas bien sûre que mes parents soient aussi heureux d’apprendre ma gouinitude que moi je l’avais été en l’assumant. J’appréhendais, mais j’ai pris le risque.

Alors, mon frérot le savait depuis un moment, il avait compris, entre deux remarques sur une jolie serveuse, que j’aimais les filles. Il l’a très bien pris. Restaient les parents. Le courage m’a manqué jusqu’au moment où la relation que j’entretenais à l’époque finisse. Avec l’énergie du désespoir, j’ai, au détour d’un thé pris près du Centre Pompidou, expliqué à Maman que c’était une fille, en fait, ce garçon avec qui je passais tant de temps.
Regard effaré -je ne sais pas si c’est le mot, elle a changé douze fois d’expression en une seconde- de ma mère qui a fini par lâcher « Tu es homosexuelle ? », d’un air vraiment choqué. Et d’enchaîner sur le fait que j’aime les femmes était juste dû au fait que j’étais pas assez féminine et que je leur enviais leur féminité accomplie, à elles. Que je devais consulter. Certes, soit. C’est avec l’arrière-pensée d’être malade que je reviens chez moi. Arrière-pensée contre laquelle j’avais bataillé pendant 5 ans.
On en a pas reparlé pendant un long moment. Maman a informé mon père, discrètement. J’ai appris plus tard que la nouvelle l’avait ébranlé, un peu. Il n’en avait rien laissé paraître. Il m’a plutôt protégée quand je suis venue me réfugier chez lui après en avoir reparlé avec Maman (la discussion ayant pris fin sur « Tu me dégoûtes »). J’ai appris là qu’ils en avaient parlé : « je suis là parce que Maman a du mal avec le fait que je sois homo…oh tu le savais ? » « Oui, elle m’en a parlé ». Fin de l’histoire.
Maman et moi avons mis du temps avant de nous reparler tout court, après ça. Ç’avait été très dur à entendre et je voulais lui faire comprendre.

Puis je suis passée dans ce reportage sur France 4. Mon père m’a aussi épaulée, on le voit à l’image. En fait, ça l’a aidé à assumer le truc, j’en suis assez heureuse. Et pour le coup, là, même ma serveuse préférée au café du coin connaissait ma sexualité (Papa était un peu chose quand on venait lui dire « ma fille est lesbienne, aussi ! », c’était drôle). Des filles me reconnaissaient dans le métro. J’ai mis les choses au clair avec ma grand mère, mes oncles, les cousins…en parlant de l’émission, sur laquelle ils sont évidemment tous tombés par hasard. Le geste « je suis passée à la télé » a aidé à faire passer la pilule, on dirait. Ça a libéré la parole, aussi.

Bon. On m’a laissé vivre ma vie de lesbienne très ouvertement lesbienne, engagée, pendant cinq ans, à peu près. On tolérait mes pédés préférés à la maison, on me laissait aller à la Marche des Fiertés, en être dépositaire. Je renouais avec ma mère. On a bien vu que j’étais heureuse, ça s’est tassé.

Et puis, paf.
Paf, c’est le bruit que ça fait, lecteur, quand, au milieu de ta ferveur militante, commissionnaire à la Commission Marche de l’Inter-LGBT (quand même !), tu rencontres un garçon qui te fait changer d’avis. Et ça été aussi simple que ça, paf. Je me suis réveillée un matin avec un mec dans la tête, et, euh, selon toutes vraisemblances, bisexuelle.

Un peu secouée, j’en ai parlé à mon frère en premier, qui a été très chouette (il était déjà fier d’avoir une soeur gouine, alors une soeur bi….), puis très vite, à ma mère. Mais pas avec la solennité d’un coming-out. Un peu comme : « au fait, il m’est arrivé ça, et…voilà ».
En deux jours, toute ma famille l’a su. C’était pas le but. Autant lors de mon premier coming-out, informer la terre entiére était assez voulu parce que c’est aussi militant, autant là je voulais juste apprendre la nouvelle à mes proches parce que ça m’avait touché, point. Soit : je voulais aussi éviter la surprise de mon géniteur à la vue d’un homme dans sa cuisine alors qu’il pensait que sa fille ne mettait que des femmes dans son lit (ce qui est de l’ordre du bien vivre ensemble, n’est-ce pas).

Et ça s’est transformé en « waaaaw Oriane elle est revenue dans le droit chemin dites donc ». Mouais. Le chemin était pas plus droit que le précédent, hein. J’aime toujours les filles, mais bizarrement, la chose a été quelque peu noyée dans la nouvelle, qui a littéralement fait le tour de la France en deux jours. J’ai été presque choquée du « il paraît que tu goûtes les hommes, maintenant » qu’on m’a glissé à une fête de famille. J’ai écopé d’une longue séance de conseils en contraception et autres de la part de Maman (au cas où j’aurais oublié). Bref, félicitations, bienvenue dans la normalité, je ne suis pas passée loin de « hey tu nous fais quand des petits-enfants ? ».
Et puis, depuis, le moindre garçon que je ramène à la maison est catalogué comme mon possible petit ami. C’est un peu gênant, parfois.

Ah, et la quote magique de ma meilleure amie : « maintenant que tu es une vraie femme…». Ah bon ? J’étais une contrefaçon avant ? Elle a réussi à me mettre mal à l’aise, mais a fini par comprendre qu’elle avait fait une boulette, c’est ma meilleure amie quand même… J’ai été félicitée d’avoir enfin une « vraie sexualité », aussi. Ravie de savoir qu’avant je ne faisais qu’attendre un Strogoff plein de testostérone qui n’est jamais venu alors que je me frotillais à ma partenaire. Ravie, vraiment.
L’ego de mes cinq ans de vie sexuelle lesbienne en a pris un coup.

Et là vient le moment où faut que tu reviennes à l’assoce, que t’as un peu délaissée, ce qui je crois est excusable vu les circonstances. Et là tu racontes que ben, oui, t’as rencontré un garçon, et que t’es bi, et que tu te portes bien. Le regard déçu chez certaines filles m’a attristée. Comme si j’étais une traître, une « fausse lesbienne », comme si mon amour pour les femmes avait diminué, s’était entaché de je ne sais quoi. Je comprends le côté « gouine militante porte drapeau », je comprends que ça mon témoignage à la télé ait encouragé beaucoup de filles à faire leur coming-out (j’ai reçu des témoignages touchants après la diffusion du reportage), mais je n’allais pas leur mentir. J’allais pas faire comme si de rien n’était alors que dans ma tête il y avait un ouragan.
Encore aujourd’hui parfois des gens du milieu l’apprennent et il y a ce côté « ahhh tu fricotes avec l’ennemi »…

Avec un peu de recul, c’est étonnant de remarquer comme d’un côté mon homoexualité a été une pilule amère, difficile à avaler (et je conseillerais à toutes les petites gouines qui me lisent d’en *parler* aux gens à qui elles l’annoncent, quand c’est possible : ça rassure, ça aide vraiment à faire passer la pilule), et comme de l’autre, on a accueilli ma bisexualité limite comme une étape importante dans mon ascension dans la vie. Un peu comme on salue sans discrétion la première fois du cadet de la famille. Youpi.
C’est un peu comme si les efforts que j’avais faits pour expliquer que j’étais normale à ma famille s’étaient évanouis. Au final tout le monde était soulagé. Et ça soulignait d’autant plus ma différence d’avant, le gêne qu’ils ont eu à accepter bon an mal an cette homosexualité qu’ils toléraient, bien sûr (je ne crois pas avoir de véritable homophobe dans ma famille, mon premier coming-out n’a pas été facile, mais il n’y a eu ni coups, ni rien de tragique), mais qu’ils étaient bien contents de pouvoir oublier.
A l’assoce, je me sentais chez moi, puis je suis devenue un outsider. Une fille « qui aime la bite », et berk, un peu, quand même. C’est triste, je fais l’effet d’être une « demi lesbienne ». J’aimais pas à demi, pourtant. J’ai encore du mal avec ça, ça m’énerve beaucoup. Entre la « vraie sexualité » et la « demi lesbienne », ma gouinitude couine un peu, là.

Voilà. Faire deux coming-out, c’est pas plus compliqué que ça. Je vous garantis que ça nourrit les repas de famille, les potins, tout ça. Et puis, comme pour la plupart des coming-out qui se passent plutôt bien, ça finit par se tasser, tout le monde réapprend à vivre avec la nouvelle.

Je ne marcherai pas demain, mais…

C’est ridicule, hein. Toi qui lis mon blog depuis au moins un an tu sais que j’ai au moins huit de mes dix orteils hors du milieu. J’expliquerai pourquoi/comment dans un autre post –oui je procrastine– mais là j’ai juste envie de te parler de la Marche, bien que je ne marche pas demain, bien que je ne fasse plus rien de concret dans l’associatif LGBT depuis un an. Parce que mine de rien je tiens à cet événement.

J’ai eu la chance, pendant un an, de vivre la Marche de l’intérieur puisque le MAG m’avait envoyée comme représentante à la Commission Marche de l’Inter-LGBT, où j’ai fait de mon mieux. Je suis fière de ça, au fond. Je ne sais pas si j’ai été bonne mais je suis contente d’avoir apporté ma pierre à l’édifice.
Cette année, je ne suis pas sur Paris, et, surtout pour des raisons financières, je ne pourrai pas remonter pour marcher avec vous. Pourtant, j’aurai aimé.

Tous les ans, les veilles ou les avant-veilles de Marche, on a les mêmes débats qui reviennent : « Faut il continuer à faire la Marche ? Est-elle nécessaire ? »…Et tous les ans on se répète un peu. Aujourd’hui, je discutais avec une collègue qui me disait : « Mais à quoi ça sert ? En terme d’image, ça vous dessert, personne ne peut croire que vous pouvez construire des familles stables si vous vous pelotez en public comme ça…» « Et moi, je suis hétéro, pourquoi y’a pas une hétéro pride ? ».

Est-ce qu’on cherche, en faisant la Marche, à avoir une image lisse et consensuelle pour qu’on nous prenne pour des parents responsables et non des déviants sexuels ? Pas sûr que ce soit le but premier de l’événement. Et je trouve assez petit d’arrêter parce que ça choque des gens. On va aussi interdire aux gothiques de s’habiller en noir parce que ça choque des gens, à ce compte-là. Ça ne tient pas debout.

La Marche, c’est d’abord et avant tout l’anniversaire de Stonewall. Allez un peu d’histoire : le 28 juin 1969, une émeute éclate entre des homosexuels et des policiers, suite à une descente de police au Stonewall Inn, bar fréquenté par lesdits homosexuels de Greenwich Village à New York. C’était la première fois qu’au lieu de subir les fréquentes descentes de police dont ils étaient victimes, les homos ont juste crié « assez » et se sont retournés contre les autorités qui arrêtaient systématiquement les gays sous prétexte…qu’ils étaient gays. Pour nous, c’est la pierre angulaire de tout le mouvement de conquête des droits des LGBT et de la lutte contre la discrimination. C’est pour ça que la Marche est toujours fin juin, et c’est un anniversaire extrêmement important pour toute la communauté.

Mais voilà, cette communauté a choisi de célébrer cet anniversaire en manifestant tous les ans autour de cette date, mais pas le poing levé. Pas à la mode CGT, mais dans la joie. En faisant la fête. En invitant tout le monde à la fête. En conjurant Stonewall, les coups, la violence. Depuis le début, cette Marche est une parade (d’ou en partie le « pride » de « gay pride ») à la fois festive, colorée, exubérante, et…militante, parce que c’est Stonewall. On lutte en faisant la fête, c’et la spécialité de la maison, enjoy.

Une parade, tiens, venons-en. La Marche des Fiertés est ce qu’elle est –choquante, obscène si vous voulez, démesurée– parce ce qu’il se passe avec la Marche est exactement ce qu’il se passe dans un carnaval. Le carnaval; c’est –et ce depuis le Moyen-Age– ni plus ni moins qu’une soupape de sécurité anti-émeutes. Dans un carnaval, on brûle le roi, symboliquement (une figurine de paille, un mannequin), pour mettre à sa place le plus laid, le plus pouilleux. On renverse l’ordre de la société et l’on permet toutes les transgressions. Précisément parce que les 364 autres jours de l’année, les uns sont opprimés et les autres oppriment et parce qu’il y a cette respiration dans l’année, ça tient. C’est vieux comme le monde, et pas dépassé : le Carnaval de Rio, c’est encore cette logique…
La Marche, ce n’est ni plus ni moins le moment où les homosexuels/bisexuels/transexuels, qui, au quotidien, sont discriminés, se cachent, souffrent, sont pointés du doigt, peuvent être les rois de la fête, et se montrer, au grand jour. Alors on en faut trop, on transgresse, on se pelote en public. Mais parce qu’on fera ça qu’une fois l’an, et que le lendemain on hésitera à embrasser son partenaire sur le quai du RER.

Alors oui, je sais. Cela ne fait qu’entretenir le système. Les petites vieilles ont toujours peur des déviants sexuels que nous sommes parce qu’elles voient des travestis à la télé et si la Marche sert de « soupape de sécurité », c’est bien parce qu’il y a encore des jeunes homos qui se suicident et qu’on a bien besoin de faire les cons un jour dans l’année pour supporter ça.

En même temps : s’arrêter à la Marche pour considérer l’homosexualité, c’est comme s’arrêter au Carnaval de Rio pour considérer le Brésil. C’est réducteur, et idiot. Bien sûr que non, on ne fait pas ça toute l’année et encore moins à la maison. C’est beaucoup trop excessif, on se tuerait, c’est presque illogique d’imaginer que ça serait le cas.
Et quand on parle aux politiques de mariage, d’adoption, de discrimination, on ne va pas leur parler de la Marche. On lance des études sérieuses (par exemple on a des données sur les couples homoparentaux aujourd’hui, ou sur le bien-être des jeunes homos) c’est sur ça qu’on s’appuie quand on leur demande d’agir. On va plus loin. On ne fait pas des lois sur « ce que les gens pensent et ont vu à la télé ». Enfin, il y en a qui font ça, on appelle ça la « loi fait divers ». ‘Menfin on peut s’autoriser un peu d’intelligence politique et de faire des lois qui ont une vraie valeur, non ?

Et mon hétéropride alors ?
Je viens d’expliquer le pourquoi du comment de la Marche, et je ne pense pas que les hétéros aient besoin d’une soupape de sécurité pour supporter le quotidien, en tout cas pas du point de vue de leur orientation sexuelle 😉
En plus, tu te sentirais tout bête, d’être « fier » d’être hétéro. D’ailleurs tiens. Le mot « Fierté » dans, « Marche des Fiertés » ne désigne pas cet exhibitionnisme outrecuidant que tu me dépeints. C’est une traduction maladroite de « Pride » (on en vient à l’autre facette du mot). C’est juste le fait d’assumer d’être LGBT et le dire au monde; Et ça fait beaucoup de bien, de le dire au monde. Sauf qu’en tant qu’hétéro, comme on suppose par défaut que tu l’es, t’as pas besoin de rectifier le tir. Ce n’est pas que ce soit si important qu’on doive dire « bonjour, je suis lesbienne » en se présentant, mais le dire un peu fait du bien. Le montrer une fois dans l’année fait du bien. On construit son identité non pas sur un truc un peu apparenté à une maladie qu’on cache, mais une orientation sexuelle, que l’on peut montrer au grand jour puisque c’est pas grave. Les hétéros, vous avez la chance de ne pas avoir à reconstruire votre identité sexuelle, la société entière vous aide à le faire, vous devriez être contents 😀

Mais pourquoi insister autant sur sa différence tout en réclamant les mêmes droits que les autres, c’est contradictoire, non ?
L’erreur de jugement est de penser qu’on veut les mêmes droits que les hétéros pour leur ressembler. Si c’était le cas, on aurait plus vite fait de se marier et d’avoir des enfants et de rester dans le placard toute notre vie. L’idée, c’est plutôt : « je suis différent de toi, c’est un fait, mais ce n’est pas une raison pour me refuser des droits ». C’est une question d’égalité plus que d’imitation.
La Marche, c’est notre célébration à nous, elle a ses travers, on les connaît, on les déplore parfois, mais on a encore besoin d’elle. Elle fait partie de la culture gay, tous les gays n’y adhèrent pas, mais elle en fait partie. Ce serait illogique de renier sa différence en arrêtant de marcher, et d’arriver avec un message « je suis différent » (d’autant plus, avec tout ce que je viens de dire sur la « fierté »). En fait, ça va avec.

La Marche n’est pas là pour être brandie comme un étendard identitaire, elle est trop réductrice pour ça. Les médias font une grossière erreur de nous réduire à ça comme ils le font trop souvent. Je préfère le drapeau rainbow, à ce compte-là. La Marche est là pour nous rappeler ce que nous devons à Stonewall, que nous dansons et chantons à la mémoire des morts du SIDA et des morts tout court, et qu’il faut continuer à vivre et à se battre. Elle est là pour montrer qu’on existe et qu’on ne demande rien de plus que vivre, si possible dans la bonne humeur avec les autres.

Satellite

Je travaille à côté d’une gare.
Donc, je vois tous les matins et tous les soirs des trains partir, lourds. Ils fuient joyeusement, à grand fracas, sur le pont en dessous duquel je passe pour me rendre au bureau. Une grande déflagration jubilatoire : partir . Mais sans moi.

Je suis un satellite. Je tourne autour de cette gare, inlassablement, sans jamais y rentrer. La ville me ballote placidement, de chez moi à la gare, de la gare à mon lieu de travail, de mon lieu de travail à la gare, de la gare à chez moi, elle joue au billard, me laisse osciller sur ce parcours minime et circulaire.

Les poissons rouges qui tournent inlassablement en rond peuvent se l’offrir : ils n’ont pas fait un tour de bocal qu’ils ont déjà oublié le tour qu’ils viennent de faire. Les humains n’ont pas cette chance. Ils ont la mémoire de chaque pas de trop, de ces pas qui creusent le sol sous leurs pieds. C’est la dixième fois que je passe par ici, je reconnais bien.
On s’use à user le sol en dessous.

Parfois le tracé dérape, et je finis par prendre le train, et fuir, moi aussi, de cette ville qui s’efforce à nous retenir. Il y a comme un grand drap de plomb sous le ciel. Ce n’est pas parce qu’il est ouvert et que les oiseaux gueulent au milieu que tu peux partir.

Comme un détenu, je compte les jours jusqu’au prochain dérapage, jusqu’à la prochaine évasion. J’attends les trains comme on attend le courrier en prison, et puis je rentre lire dévotement mes bouquins pour le mémoire dans ma cellule. Je joue à défier le temps en l’occupant.

Jusqu’au prochain train.

Décrocher le combiné : plaidoyer pour une action de terrain contre l'homophobie.

« Non mais une fille qui ne porte pas plainte pour lesbophobie alors qu’il y a des lois pour ça, ben c’est son problème, pas celui de l’Etat ».

Pas exactement.
Le problème de l’homophobie rejoint, dans ce qu’il se passe dans la tête et dans la vie des victimes, celui des femmes battues. C’est à dire la peur au ventre, dans beaucoup de cas, au moment de décrocher le combiné pour porter plainte. Et c’est un fait : SOS homophobie, qui a un service de plaintes anonyme, pourtant, réévalue ses chiffres chaque année à l’aune de ce phénomène : « on a reçu x plaintes, il faut ajouter à ça les x personnes estimées qui n’ont pas osé porter plainte…». Même cas pour les assoces féministes.

Et c’est très courant : porter plainte contre son père ou son frère parce qu’il vous tabasse tous les jours (ne me dites pas que c’est fantasmé, il y a des familles où c’est comme ça) n’est pas facile à faire. Il y a des pressions, il y a l’impossibilité de partir du domicile familial pour plein de raisons, il y a, encore et toujours, la peur qui veille, qui immobilise, et l’on meurt de n’avoir pas parlé.
Ce n’est pas normal. Ce n’est pas une fatalité. Ce n’est pas seulement « le problème » de cette fille qui ne peut pas décrocher le téléphone pour dire qu’on la bat.

Je ne suis pas en train de demander qu’on mette un policier dans chaque foyer pour veiller à ce qu’il n’y ait pas de violence. Ou qu’on se mêle des affaires de chaque famille en France. Mais enfin, l’Etat peut il laisser les familles bousiller la vie de leurs enfants en toute impunité sous prétexte que « oh pleutre, tu n’as pas assez de couilles pour aller dénoncer ton père » ou que « hé mais c’est pas mes oignons, c’est la famille, l’Etat n’a pas à intervenir dans la manière dont les parents éduquent leur enfants ». C’est être attentiste. C’est rejeter très confortablement la responsabilité sur des gens qui en ont assez sur la patate comme ça et qui sont pieds et poings liés. Ou sur des familles qui du coup continuent à perpétrer des crimes en toute impunité puisque c’est leurs oignons. C’est être complice du silence.

Agir contre l’homophobie, prendre des mesures politiques contre l’homophobie, contre cette peur au ventre qu’a ma petite lesbienne devant son téléphone, ce n’est pas une histoire de plans quinquennaux. Ça ne veut pas dire qu’on va basculer dans un Etat totalitaire qui s’occupera de ce que vous penserez. C’est rendre possible des actions sur le terrain. C’est allouer un budget aux assoces, qui elles sont légitimes pour faire des campagnes, aller dans les écoles, libérer la parole, mettre en place des services, dénouer des situations au cas par cas, trouver le bon avocat en cas de procès, enfin, permettre ce que l’Etat lui ne peut pas faire avec des lois. C’est une mesure politique. Toute mesure politique n’aboutit pas forcément à des lois.

En Espagne, où le problème de la « violencia de género » -les femmes battues- est une vraie plaie, c’est la direction qui a été prise. Ce sont des petites mesures concrètes, des actions au jour le jour, pour aider les victimes et sortir cette parole au grand jour parce que et surtout, ne jamais fermer les yeux, qui font avancer les choses. L’arsenal juridique ne peut pas tout. Il faut le coupler à une action quotidienne sur le terrain.

Mettons la peur hors-jeu.

« Mary Lou » : quand Eytan Fox fait des séries…ben c'est bien aussi.

Je connaîtrais la langue, je serai bien sortie de l’auditorium du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Nice en chantant des chansons en Yiddish. Comme ce n’est pas le cas, je vais me contenter de vous raconter ce que je viens de voir.

Déjà, je salue le travail des Ouvreurs, assoce que j’ai donc découverte en débarquant à la séance. Une équipe chaleureuse, énergique, avec laquelle je me suis tout de suite bien entendue. Leur programmation est chouette, et j’ai déjà prévu de revenir voir un film demain.
Et je remercie également Yagg mille fois de m’avoir invitée à cette séance, qui prouve que le ciné est toujours choisi avec goût par la rédaction, et parce que sans cette invitation, je n’aurai pas découvert cette chouette association.

Le film, ensuite. En fait, ce n’était pas exactement un film, puisque c’était la diffusion à la suite de 4 épisodes de « Mary Lou », série-comédie musicale signé Eytan Fox.

Le thème ? L’histoire ? Meir, gay de son état et amoureux de la chanson, cherche sa maman, qui est partide quand il était tout petit. Il décide de quitter chez lui et de partir à sa recherche…le tout accompagné avec des chansons de Zvika Pik.

Les 4 épisodes sont longs, mis bout à bout : la séance a duré trois heures. Mais ils passent très bien. On se laisse porter par les chansons, par l’histoire, on s’attache vite à ce jeune homme et à son histoire, qui est touchante. On suit l’enquête avec lui. Et puis, l’on est toujours surpris : on tombe toujours sur de nouveaux éléments dans l’enquête, on est toujours maintenu dans le suspense, et les coupures entre épisodes sont placées là où il faut. Le format série semble confortable pour Eytan Fox.

Parmi tous les personnages -dont celui père, maladroit, dépassé, mais vraiment gentil, qui est une figure attachante – j’ai une petite préférence pour les personnages des travestis : des travestis comme on les aime, excessives, mais pas jusqu’au mauvais goût total, et surtout, drôles et pleines de coeur.. Il y a une scène très émouvante où elles reprennent -en Yiddish, s’il vous plaît- « Comme ils disent » de Aznavour. Il y a toute une vie de gay dans un pays en guerre -Israël- où « en être » n’est pas toujours facile qui s’exprime. Il y a la rage, la tristesse, l’espoir. Et un peu de joie. C’est beau.

La chanson est au coeur de la série, comme l’on s’y attend pour une comédie musicale. Comme passion, comme moyen d’exprimer ce qu’on ne peut pas dire, comme spectacle. Il y a quelques morceaux vraiment émouvants comme celui avec Aznavour, et la maman de Meir a une très belle voix. Les chansons suivent l’histoire, la soutiennent, donnent du relief aux scènes importantes, je crois que c’est assez bien dosé. Sauf peut-être la chanson-phare du film, qu’on chante en sortant de la salle parce qu’elle reste dans la tête 😀

Au total, comme souvent dans ses films, Eytan Fox pose sur la vie gay en Israël un regard juste, pas larmoyant, pas naïf, plutôt optimiste. C’est joli.

Donc j’ai aimé. Et demain je file voir un autre film, « En secret », que je vous raconterai aussi ici !

Une fille qui prend des trains, épisode 1.

Recul.
‘tain, je suis vraiment en train de devenir une fille qui passe sa vie dans des trains. J’ai dit un jour que je me voyais bien vivre comme ça, à aller de gare en gare, dans cinq ou dix ans. En cavale.
Je ne sais pas si partir aussi loin était une bonne idée. Si ça se trouve, je vais m’enterrer là et foirer ma carrière. On verra.
En attendant, je prends du recul, je crois.

Je suis à peu près sûre que s’enfuir à 900 km de son foyer ne résoud rien. Le recul, on ne le prend pas en prenant physiquement de la distance. Il faut s’exercer à ne pas penser pareil. Je suis censée avoir appris ça en philosophie. Les anciens parlent de « renverser son regard ». Voilà. Je dois renverser mon regard. Sortir de ma caverne moite et détestablement confortable, me brûler les yeux dehors à cause de la lumière et revenir. Et expliquer aux autres qui sont restés dans la chaleur humide de la grotte qui’ils se trompent. Et ce n’est pas prendre des TGV hors de prix qui vont m’aider. Enfin, peut-être pas.

Je me disais que dans une ville de province, loin de mes amis et de mes habitudes, j’allais « enfin pouvoir souffler », loin de l’agitation parisienne, de ma vie trop remplie d’étudiante engagée qui-aime-passer-du-temps-avec-ses-amis. Je pensais que prendre moins de verres avec moins de gens, perdre la possibilité de voir mille expositions et d’assister à mille concerts me permettrait de réfléchir un peu et de reposer les choses.

En fait, j’ai douté jusqu’au dernier moment. Et j’ai toujours aucune certitude si partir dans le Sud était une bonne décision ou pas. On m’a dit : « On ne peut pas être sûr d’avoir pris la bonne décision avant d’être allé jusqu’au bout.» Et merde.

De l’amour du train
Je crois que si j’aime autant prendre le train, c’est parce qu’au fond, même si je fais du code, même si je démens, je suis une intello. Et pour réfléchir à peu près correctement, il faut du temps. Et 6h de train, c’est du temps. J’aime bien les trains aussi à cause des arrêts, des gens qui descendent, qui se saluent. J’aime bien les quais où les couples s’embrassent avant le départ, où les mères refont le noeud de l’écharpe de leur petit.
J’aime les trains parce que j’aime la vie et les gens. J’aime cette idée que des centaines de vie se baladent, se nouent, se dénouent, le long des rails.

Voilà, alors, en même temps, à chaque fois que le train part, que je quitte un endroit, j’ai le blues. Partir reste – et restera – un effort. Les trente premières minutes, je regarde avec angoisse mon téléphone et j’attends la petite lumière rouge qui dit que j’ai un message.
C’est terrible, et pourtant, j’adore ça, partir en train.

Méditation
Les humains sont pleins de contradictions.
On va tomber amoureux de gens qu’on va finir pas trouver détestables, on va adorer prendre des TGV même si ça fout le cafard, on va dire non et penser oui, dire oui et penser non, vouloir changer et reproduire le même schéma, on va vouloir se poser, et finalement passer sa vie à déménager…
Remarquez, si on était simples, je ne serais pas là à écrire et la vie, ça serait moins drôle. On passerait pas notre temps à « parler de filles et d’amour un verre à la main » (oui, comme dans la chanson).

Alors, me voilà dans le train. Le premier d’une longue série, et j’ai le coeur très haut. Je pense à tous ces gens que je laisse, à ceux qui me manquent, à ceux qu’ont changé ma vie et qui le savent maintenant. Je pense à mon statut de petite poussière dans l’univers devant les grandes montages du Sud, qui s’imposent, dans cette grande lumière, belles. J’ai beau me défendre que je suis résolument parisienne, les paysages du Sud m’émeuvent toujours autant. J’ai toujours un bout d’Espagne au coeur.

Un jour, pensez-y, les trains iront plus vite. Et j’arrêterai de les prendre. Parce qu’ils arrêteront d’être patauds, d’être lents, on ne verra plus les montagnes par la fenêtre. On ne pourra plus défaire la pelote de toute une méditation. En train, on ne court que sur le quai. Après, on contemple. On vit sur le long cours.

Je pense à la chance que j’ai, au chemin parcouru, à celui qui reste à faire. J’ai le coeur très haut, mais, je crois, je me sens vivante.
C’est le principal.

ACTA, Accès aux médicaments : danger

En tant que militante pour les droits des LGBT, je suis particulièrement concernée par la question de l’accès aux médicaments.
Les dernières statistiques sont formelles : la communauté LGBT est la seule où le SIDA ne baisse pas. Nous sommes une communauté que ce virus fragilise beaucoup.
Dans un tel contexte, les associatifs en charge de la santé des LGBT sont très au fait de la question.

Lorsque j’ai appris que ACTA (Anti Counterfeiting Trade Agreement (1) ) pouvait arrêter les médicaments en cours de transport (alors qu’ils sont légaux) dans le pays de production et de consommation, en tant que personne concernée par la question du
SIDA, mon cœur a fait un bond dans ma poitrine.

En effet, cet accord, qui renforce le copyright, fait un amalgame grossier entre médicaments génériques et contrefaçon. De ce fait, la circulation des médicaments génériques (et la plupart des trithérapies
diffusées dans les pays du Sud sont des médicaments génériques) sera interdite. Imaginez les conséquences sur l’épidémie du SIDA dans ces pays, qui ne peuvent pas s’offrir de molécules propriétaires.

Un accord tel qu’ACTA, avec de telles conséquences, ne peut pas être accepté en l’état. Votre commission étant compétente sur le sujet, vous devez modifier votre rapport sur ACTA et pointer ce danger.

D’autant plus que le processus démocratique, je le rappellea été pris de court : les négociations d’ACTA se sont faites en secret, entre représentants non-élus et proches des lobbies industriels. Un tel accord ouvre la voix à un affaiblissement durable de la démocratie.

Vous aussi, dites à votre parlementaire combien c’est dangereux.
Et n’hésitez pas à consulter les analyses en bas de page, qui en disent plus long que mon bref coup de gueule 🙂