Est-ce que mon courage suffira ?

Je repense souvent à Million Dollar Baby. Au début, ce film m’était resté en tête parce que j’ai eu la chance de pratiquer le Kung Fu, cinq ans. Il m’a rappelé plein de sentiments familiers à ceux qui pratiquent une discipline de combat. Je sais qu’il faut des heures et des heures d’une profonde discipline du corps pour arriver à combattre efficacement. Qu’il faut non pas savoir en théorie que tel geste permet de parer à telle attaque mais avoir déjà paré 150 000 fois cette attaque avec ce geste pour que le corps sache, pour que ce soit un réflexe. Je reconnaissais ce que j’aime dans les arts martiaux : la discipline au long cours, le travail acharné, quotidien, qui, à force, permet au plus petit de remporter le combat.

Cette discipline m’a fait du bien, plein de fois. La demi-heure de mannequin de bois après cette rupture-là, c’était bien. Une demi-heure à se concentrer sur uniquement comment je bouge, la justesse de tel geste, la position de la main là, ça vide la tête. Au début on pratique le mannequin de bois en tapant très fort, parce qu’on est énervé. Puis ça fait vite des bleus. On se calme, on reprend. Puis on finit par ne plus penser qu’à son geste, avec application, on va de plus en plus vite. Le tac tac tac tac du mannequin est entêtant. Le mannequin de Maggie est en cuir, le mien était en bois. La discipline était la même. L’espèce de vide sourd dans la tête aussi.

Je ne cache pas que ça me manque, parfois quand j’en aurais besoin. À défaut de pouvoir aller à l’académie de Kung Fu, je repense au film. Là, j’aurais besoin de quelques heures d’exercice. Faire le vide.

Donc ce matin-là, je repense à ce film. Je repense à cette fille qui, qu’il pleuve, qu’il vente, quoi qu’il arrive, va en salle d’entraînement, chausse ses gants. Et hop deux heures d’exercices. Je revois clairement l’image de ce hangar froid, Maggie en jogging, et la nuit autour, et pam pam pam pam les coups sur le mannequin. Le souffle, les coups, la lumière vacillante autour.

J’ai une vision un peu martiale de mon rapport à la vie, je crois. J’ai toujours considéré qu’il fallait tenir le ring et se battre. À partir du moment où j’ai considéré que c’était un combat, c’est foutu, je ne vais pas lâcher. C’est comme ça que j’ai appris à marcher et à faire du vélo avec l’oreille interne foutue. J’ai persévéré. Je suis terriblement têtue. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne mon handicap, mais je crois que ça a débordé sur d’autres aspects de ma vie.

C’est précisément pour ça que je suis très tôt devenue une activiste. C’est ça qui a joué quand j’ai ouvert le gros dossier de la régulation des télécoms. La charge de travail n’a jamais été un problème. S’il n’y a pas de victoire de suite, c’est pas grave, je sais qu’il est question de persévérance un peu disciplinée, il faut continuer, ça donnera quelque chose au long cours. Du coup, je m’identifie assez bien à cette fille et à son travail acharné. Ça m’encourage, quand j ‘ai un coup de mou, je me dis que moi aussi, je devrais rechausser les gants et y aller, hop.

Ce matin-là, le ciel est bleu, mais tout juste. Bleu-gris, pâlot, trois nuages. En repensant à ce film, je visualise ce hangar, et les gants de boxe posés sur une chaise. Je sors d’une soirée émotionnellement dure. Je ne suis pas découragée. Il m’en faudrait plus. Je me sens juste un peu démunie. Je me dis : « hey, je suis très courageuse, je suis têtue. J’en ai rien à foutre là tout de suite du bleu là. » Mais j’ai envie de laisser les gants de boxe sur la chaise. Je suis étourdie, je me sens petite. Toute petite.
Être courageuse, ça ne suffit pas.

C’est un sentiment très similaire au lendemain d’une autre soirée, il y a un an, bien plus dure. Je fixe le ciel obstinément, je soupire.

Le film dont je me rappelle ce matin-là permet de sentir l’ambiance crue et forte du ring, que je ne connais pas par ma pratique des arts martiaux. Cette violence-là, celle du ring, est moins aiguë que dans d’autres scènes du film, où se déploie une autre forme de violence. Psychologique. Dans la vie, on se cogne aussi beaucoup. Beaucoup. C’est finalement pas si violent en comparaison, la boxe.
Dans mes souvenirs de cet épisode d’il y a un an, le sentiment dominant qui me revient alors, c’est la violence. J’ai eu beaucoup de mal à reparler de cet événement. Il y a eu un choc. Un peu comme un coup perdu. On se retrouve par terre, sonné, sans comprendre.
Et ça fait mal aux tempes. Ça fait toujours mal si je repasse la main dessus. Qu’est-ce que ?

En fait cet épisode, qui a soulevé sur le moment beaucoup d’indignation, beaucoup d’aigreur, de colère, m’a laissé un peu après un goût amer sur la langue, un ami, et une question métaphysique. Je n’en veux plus tellement aux gens que j’avais envie d’étrangler juste après. Je n’ai pas forcément pardonné. Je pardonne difficilement. Mais, d’une part tout s’est estompé (fort heureusement pour mes nuits, et était-ce si important ?), d’autre part je n’ai pas regretté mes choix. De toutes façons, qu’est-ce que tu veux regretter. C’est fait. C’est comme ça. Après tout je suis adulte, et être adulte c’est faire face à ses choix, je crois.

C’est marrant, la seconde où je me suis levée ce soir-là, c’était comme monter sur un ring. J’ai pensé : « je dois y aller », j’ai respiré, j’ai pris mon verre. J’ai passé le pas de la porte avec une impression amère de non-retour. Ce moment où l’on n’entend plus très bien ce qui se dit. Où l’on est légèrement étourdi parce qu’on a le cœur lourd et une espèce de pic d’adrénaline. Mais ça semblait tellement plus adéquat que l’horrible sensation de gêne juste avant. La seconde d’après j’en voulais vraiment au monde entier.

J’avais envie de taper dans un mannequin de toutes mes forces en hurlant « POURQUOI PUTAIN ». Pourquoi tout ceci est-il si violent ? Pourquoi sommes-nous si prompts à nous faire du mal ? Pourquoi est-ce si facile de se rentrer dedans ? Pourquoi est-ce qu’on n’est pas foutus de se comprendre (au sens fort, de prendre avec) ? Est-ce si compliqué, entre nous, de faire attention ? Pourquoi, putaiiin.

C’est ça qui m’a fait mal. C’est cette impression d’absurdité totale. Il m’a fallu du temps pour digérer que je n’étais pas dans une réalité parallèle, que la personne qui tremblait là était bien réelle et que le choc était bien celui-là.

Pourquoi ce sentiment d’être tout petit et tout minus sur le ring, là, alors que ce que je fais, je le crois juste ? Plus précisément : je le crois assez normal, assez logique. C’est la suite normale de mon comportement. J’ai le souci de mes amis, c’est ainsi. Je n’ai rien fait de plus que d’avoir du souci.
Alors, oui, humain trop humain. Et alors ?

Quand j’ai fondu en larmes dans les bras de Nicolas, mon président au MAG et mon ami à l’époque, le lendemain de mon coming-out, je n’attendais pas une réponse politique, une parole de président à membre du CA. J’attendais qu’il referme ses bras sur moi en me disant « ça va aller » et qu’on discute. Quand j’ai rendu les clés parce que c’était l’ouragan dans ma tête en 2012, l’accueillante n’a pas posé de questions déplacées. Je viens d’une famille associative où il est quotidien de gérer ça. Où ça fait partie du jeu. De toute façon notre solidarité, nos larmes, nos embrassades sont politiques. Nous sommes forts parce que nous avons le souci de notre communauté.

Oui, ça rend le travail associatif épuisant. Ça oblige à s’investir un peu plus personnellement, parfois un peu trop, c’est ça qui a fait que je suis sortie (parce que du coup, oui, tout se mélange très vite). Mais ça fait du bien…je ne crois pas que ce soit un aveu de faiblesse de dire : il y a un humain qui va mal, peut-être qu’il faut prendre ça en compte ? J’ai hérité d’un passé associatif qui m’a appris les dangers de mélanger le personnel et le politique. Mais qui m’a aussi appris, que parfois la seule bonne réponse c’est prendre soin.
Je me souviens de cette femme trans qui a pleuré les siens morts dans l’année lors d’une réunion de l’Inter-LGBT. Il aurait été déplacé de lui dire que là, on est en réunion, ça va pas de ramener sa tristesse. Tu suspends la réunion dix minutes, on va chercher un verre d’eau et des mouchoirs, on discute un peu, on attend que les larmes sèchent avant de reprendre.

Trop humain, peut-être. Moi j’ai simplement pensé : je ne laisse pas un ami dans cet état-là.

Puis est venue la question : pourquoi moi ? Qui étais-je pour prendre sur moi ce genre de souffrance-là, alors que d’autres semblaient bien plus légitimes, bien mieux placés ? Puis, hé, plus forts. Pourquoi faut-il que ça tombe sur mon mètre cinquante et mes petits bras ? J’en ai voulu à certains de ne pas être là, je me suis demandé bon sang qu’est-ce qu’ils foutent…

J’avais à la fois l’impression d’être un peu trahie (pourquoi ne sont-ils pas venus, pourquoi me laisser toute seule ?) et celle d’être poussée là, un peu par la force des choses, comme une sorte d’alibi de gentillesse au milieu de cette grande indifférence ouatée. La fille (un peu trop ?) gentille qui prend sur elle les problèmes humains. Celle qui manque de pleurer en AG quand on évoque les burnouts des bénévoles. Mon caractère, mon histoire, mes liens avec ces gens. Tout ceci était en jeu. J’ai rejoué la scène dix fois dans ma tête. De toutes façons, je n’aurais pas fait autrement. J’étais peut-être la mauvaise personne au mauvais endroit mais au moins j’étais là quand il n’y avait personne d’autre. Je vis avec ça.

Puis l’épuisement. Ne pas être présente à la suite des discussions. Le lendemain, ne pas me sentir capable de tout ce que j’ai prévu. Me sentir abattue, dépassée. Avoir envie de n’importe quoi d’autre sauf d’être là. Un bain d’une heure, une nuit de douze.

C’est la même chose ce matin-là : le sentiment aigu d’avoir pris des responsabilités, d’avoir pris une sorte de coup. C’est pas ma douleur à moi, mais ça fait comme un hématome.
Ce sentiment d’injustice profond. Pourquoi ça s’arrête pas ? C’est pas fini les conneries ?

Je suis toujours dans cette bataille-là, et maintenant que j’ai commencé, je vais jusqu’au bout. Parce que je suis comme ça, et que je sais qu’on ne revient pas en arrière.
Je suis sonnée, dans le hangar du film, devant mes gants de boxe.

Quand ma vie ressemble à Million Dollar Baby, j’aimerais bien qu’il y ait au moins Clint Eastwood au coin du ring. Ce soir-là dont je parle, quand je me suis retournée, sur le ring, pour chercher sa silhouette de l’œil. Il n’y avait personne. Ce matin-là, je n’ose regarder.
Est-ce que mon seul courage suffira ?

J’en sais rien. J’imagine que le jeu en vaut la chandelle, et qu’à force de tenir on en viendra à bout.

J’ai pas grand-chose à excuser ou à prouver, j’ai même plus envie de hurler « pourquoi » ou de demander des comptes, ou n’importe quoi de ce style, parce que ça fait un an que je fais face en ne disant rien, que je me suis assise sur la réponse, même si tout ceci semble toujours tout autant absurde. Y’a rien à expliquer. C’est comme ça. J’ai peu de regrets. J’avais juste envie de raconter.

Je me lève, je prends mes gants.

Un commentaire

  1. On a tous nos déboires. Nos cris, nos envies de hurler.
    J’ai eu ça aussi.

    Je me suis donc barré. Aujourd’hui je vis dans une société plus humaniste, plus libre, moins de carcans, moins de gens qui te regardent d’un air bizarre en se demandant pourquoi tu agis, pourquoi tu fais ces choix. Au final je suis donc plus heureux.

    https://www.22decembre.eu/2014/12/01/catharsis-fr/

    Ça fait plaisir de voir qu’il y en a qui assument ça, qui assument leur bizarrerie, leur force et leur faiblesse.

    Au passage, je trouve ton blog (depuis celui de Benjamin Bayart). Ça fait plaisir aussi de te lire. Je mets en RSS. Merci d’écrire donc.

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