Une vie politique — ou ma rencontre avec Daniel Defert

Je viens de finir le livre de Daniel Defert, Une vie politique. Je l’avais acheté il y a plusieurs mois chez Violette & Co, et mon entrée alors était surtout : « il a été le compagnon de Foucault, ça ne peut qu’être bien ». Je connaissais alors très mal le parcours militant de cet homme, que j’avais donc d’abord identifié comme un homme de lettres, qui a eu la chance de vivre avec un des pères de ma pensée.

Et donc, une fois les ouvrages obligatoires terminés, j’ai pu me pencher sur cet ouvrage, dont voici un ressenti personnel.

Le livre est construit en deux parties. La première est un long entretien avec Defert, et la seconde, une sélection de textes.

La première partie est extrêmement motivante. Defert y retrace son parcours associatif, depuis le geste de se syndiquer en arrivant à Normale à Aides. On y découvre une photographie assez fine des mouvements LGBT en 1984 (date à laquelle Aides naît), de la manière dont ils sont structurés, dont le milieu est structuré.
On y apprend comment Aides est né, à la fois d’un deuil personnel, d’une énergie à l’international (le Gay Men Health Crisis s’est monté quelques années plutôt), de la mobilisation quasi immédiate de gens très compétents. On apprend que Foucault s’en doutait un peu, mais qu’il n’a jamais su qu’il était malade du Sida. Qu’il a été privé de toute décision quant à la gestion de cette maladie. Et que Defert n’a pas voulu que ça se reproduise. On y voit Defert développer une analyse très fine de ce qu’il se passe alors autour de lui, mobilisant apprentissages du terrain et concepts philosophiques dans un même geste. Cette manière fine et cohérente de s’engager comme intellectuel sur une question est exemplaire.

On apprend aussi comment, pour la dyade Foucault-Defert, Aides est dans le prolongement d’un travail admirable sur les prisons qu’on connait peu (enfin, très humblement, je ne connaissais même pas le GIP avant d’ouvrir ce livre). Et on voit comment, après la mort de Foucault, Defert s’est saisi d’années d’expériences associatives pour fonder Aides : donner la parole aux personnes concernées, informer, accompagner, étaient déjà les missions du GIP. On apprend à connaître Aides de l’intérieur (et on a très vite très envie de faire partie de l’aventure !).

Les textes de la seconde partie sont là pour remettre ce récit très personnel en contexte : conférences de Defert, chiffres et chronologies sur le SIDA. La réalité cruelle de la maladie et la manière dont elle se pense à Aides et dans la communauté scientifique pose cette histoire –qui est d’abord l’histoire d’un intellectuel engagé- dans une trame plus large, qui doit être continuée.

Ce livre m’a permis de raccrocher les wagons avec une partie de mon histoire militante, de mieux comprendre comment la lutte contre le SIDA s’articule sur des mouvements d’émancipation LGBT, de mieux comprendre ce qui se jouait en France dans les années 80 quand le MAG (1985 !) est apparu. J’ai l’impression d’y voir plus clair dans mes racines militantes et culturelles, dans cette histoire qu’on ne raconte pas assez, et d’avoir trouvé, à côté d’Harvey Milk et de Jean le Bitoux, un autre modèle d’engagement.
Il va sans dire que je vous en recommande la lecture.

Merci Monsieur Defert.

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