Chelsea, ou le courage

Alors voilà. Sur le channel irc de La Quadrature du Net, quelqu’un est venu demander si on avait « entendu les nouvelles » à propos de Manning, et, accessoirement, ce qu’on en pensait.
J’ai répondu que c’était très bien pour elle de s’assumer en tant que Chelsea, mais que c’était pas vraiment cette question qui nous occupait à La Quadrature (et si on pouvait revenir au procès, ce serait pas mal, merci).

Comme cela fait un moment que je n’ai pas écrit ici, je me suis dit que j’allais étayer mon opinion sur le sujet avec quelques arguments.

Tiens, ça s’agite dans les médias…

La première impression que m’a faite la nouvelle de la transition de Manning, c’est qu’on était en train de détourner le sujet de ce qui était important. Et ça me gêne un peu, vu l’importance de ce qu’il y a derrière. Dans les 24h qui sont suivi sa condamnation, puis ce que vais appeler un coming-out, elle est remontée dans les hashtags les plus populaires, et Lady Gaga s’est indignée de son sort. Tiens, ça émeut vachement les foules, et on parle vachement moins de pourquoi elle est en prison quand même…les médias sont d’un coup plus enclins à s’inquiéter de son sort, beaucoup plus que quand il s’agissait seulement de celui-qui-a-aidé-Wikileaks. Cet effet de rideau me gêne.

Avant tout un « lanceur d’alerte »

Pour moi, Bradley Manning (c’est le prénom qu’il portait à ce moment-là, donc on va temporairement accorder au masculin) est condamné à 35 ans de prison pour avoir donné des documents confidentiels à Wikileaks, notamment (il y a pas mal de chefs d’acccusation). Pour beaucoup d’activistes et de hackers, il est considéré comme un « lanceur d’alertes », un whistleblower, qui a pris le risque politique de mettre au jour une vérité qui dérange. En cela, certains le considèrent comme un héros.

A La Quadrature du Net, nous avons effectivement relayé des articles –comme celui-ci— traitant de sa condamnation et de son rôle politique dans la découverte des contenus des câbles Wikileaks. C’est en effet en pleine adéquation avec les dossiers que nous traitons (liberté d’expression, lutte contre la censure…).

En revanche, la question de son choix de sexe et/ou de genre est totalement décorrelée de nos questions. Quel que soit ce choix, Manning reste pour nous la personne qu’on a mise en prison pour avoir révélé la vérité. Cela ne rentre même pas en ligne de compte, en tout cas, dans mon jugement. En tant que LGBT, je soutiens son geste de s’assumer, mais en tant que bénévole de LQDN, cela ne me concerne pas, cela doit être traité par une assoce plus compétente dans la question du droit des trans’.

Pour que la différence ne soit pas un critère

S’ajoute à cela le fait que je suis personnellement militante LGBT pour qu’un jour, la différence d’orientation sexuelle et de choix de genre ou de sexe ne soit plus une question, ou, au moins, une question qui ne mérite pas d’être battu ou exclu en quelque sorte. Que ça ne rentre même plus en ligne de compte dans le fait de juger les gens. Je serai satisfaite quand j’aurai plus besoin d’expliquer aux lycéens, que non, tu ne frappes pas ton copain parce qu’il est gay.

Et à ce titre, je n’ai pas envie d’en rajouter sur cette nouvelle, parce que je ne veux pas la traiter différement parce que subitement elle a changé de sexe. Par pure nécessité d’être cohérente, et parce que lui lâcher les basques et juste la respecter me semble plus intelligent, aussi.

Du courage.

Sinon, ces 48 dernières heures, Chelsea Manning est entrée dans mon palmarès des gens les plus courageux dont j’ai entendu parler. Assumer une peine pour avoir fait fuiter des documents confidentiels, et par dessus, changer de prénom, décider de changer de sexe au moins administrativement, c’est un beau cocktail de je-vais-en-chier-pendant-le-reste-de-ma-vie.

En soi, être whistleblower est une position très inconfortable : tu es recherché partout, tu es inquiété, ta famille, tes proches sont inquiétés, l’Etat t’en veut, l’armée te considère comme un traître à la patrie, bref, tu as déjà de quoi mal dormir la nuit.

En soi, entamer un transition est très difficile : tu galères un certain nombre de mois pour faire avaler aux impôts, à la sécu, à toutes ces administrations (et à tes proches, à tes collègues, à tous ces gens) que tu as un nouveau prénom et un nouveau genre, merci d’accorder en conséquence, et puis des mois encore pour obtenir (si tu y arrives) un traitement hormonal, et puis encore du temps, puis beaucoup d’argent si tu décides d’aller jusqu’à l’opération…Enfin, c’est pas exactement une promenade de santé (j’ai parlé des effets secondaires des traitements hormonaux ?).

Si on concatène les deux, on obtient, par exemple des choses comme les conditions dans lesquelles les trans’ sont détenues en prison. Sympa. A moins d’être inconscient, si ces deux décisions ont été prises en connaissance de cause, on décide d’en *chier* pour assumer deux des choses que je crois les plus compliquées d’assumer au quotidien. Et ça mérite un soupçon d’admiration.

A propos, dans son tweet, @JPBarlow a donné un point de vue étonnant de la question :

Si la stratégie était « si je change de prénom, je suis de facto plus vraiment coupable sur la papier » comme semble (à moins que je n’aie pas bien compris) le suggérer JP Barlow ici, c’est étrange : c’est plus une manière d’aggraver le problème, au vu de ce qui l’attend en prison, et si ce n’est qu’une tentative d’échapper à la sentence, il y a des conséquences lourdes au fait de se dire trans’ –demandez leur avis aux homos iraniens[1] qui le sont devenus de force, opérés et tout–, cela me semble à la fois déplacé et un peu inconscient, tout de même.

Anyway, je ne suis pas certaine que savoir pourquoi elle a décidé de changer de prénom soit très utile, d’autant que c’est fait maintenant, et qu’il me semble que c’est réfléchi. Ce qui me rassure, c’est qu’au moins pour ce qu’il s’agit de Wikileaks, c’est pleinement assumé. Bravo.

[1] Homos iraniens et non pas russes, comme je le pensais au départ. C’est @_mand_a qui m’a redonné le bon lien de source, que voici : http://ratgemini.wordpress.com/2012/07/15/iran-le-changement-de-sexe-comme-alternative-a-lhomosexualite/. @aviancarrier a trouvé une pratique similaire en Afrique du Sud : http://en.wikipedia.org/wiki/Medical_torture.

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