Je suis pas heureuse, je suis fatiguée

Neuf mois. C’est pas seulement le temps que mettent les femmes à concevoir un enfant avant de le mettre au monde. C’est aussi le temps qu’il s’est écoulé depuis le début de « débat » dégueulasse et l’éclosion de la #manifpourtous. Et une maman pourra vous le dire, neuf mois à souffrir, c’est long.

Ah, mais je ne souffre pas le martyre, effectivement. Globalement, je vais bien, merci. Je parlerais plutôt d’une douleur comme un continuel caillou dans ta chaussure tout le long d’un chemin de randonnée, d’un nerf ou d’un muscle coincé dans ton dos alors que tu travailles au bureau, qui fait que tu ne peux jamais être à l’aise. Un truc lancinant, constant, assez douloureux pour empêcher d’être bien, mais pas assez pour qu’on se dise qu’on peut continuer, qu’on n’a pas si mal que ça.

Bienvenue dans la tête d’une militante LGBT. Ah, vous me direz : « mais tu as refusé lâchement —ce sont tes mots— de te battre pour le Mariage pour Tous, et tu es en couple avec un mec, tu ne devrais pas te sentir concernée ? ». Ce n’est pas parce que je n’ai pas activement participé à la lutte pour mes droits que je ne réclame pas lesdits droits. Je ne cautionne juste pas la manière dont tout cela a été amené. Et je suis toujours LGBT. Etre en couple avec un garçon ne change rien à ça. Je dois une grande partie de la construction en tant que personne au milieu LGBT. Je suis consciente que mon amoureux aurait très bien pu être une amoureuse. Le sexe de ton partenaire ne suffit pas à changer ton orientation sexuelle, hein.. J’en fais partie, c’est tout.

Donc, oui, je prends les insultes homophobes, les « pédés », les « sales gouines », les coups à la télé, les « c’est une mode » dans la tronche, parce que je fais partie de ça, que je le veuille ou non.
Je ne peux pas, comme certaines filles ont semblé le croire, renier tout mon passé, faire comme si j’avais été cette fille rebelle qui après ces folles années de lesbianisme, se « range ». Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Ce n’est pas parce que maintenant tout de suite on est dans la situation la plus socialement confortable que ça veut dre qu’on est hors de danger. Au contraire. Non seulement on est autant exposé que les autres, mais en plus, on a pas le droit de se plaindre.

Avant, quand je faisais de l’accueil au MAG, je comprenais en théorie ce que ça pouvait faire de se sentir continuellement persécuté au quotidien et d’en venir à se suicider. J’imaginais. Là je n’imagine plus, je comprends ça de l’intérieur.
Etre continuellement confrontée à des discours et des images violents à l’encontre d’une population dont tu fais partie, ça ne fait qu’une chose : t’amener doucement vers l’état de saturation qui va t’amener à attenter à tes jours parce qu’à l’intérieur tu exploses.

Oui, je suis d’accord, dire « pédé » en soi, sans y penser, ce n’est pas aussi grave que tabasser un homo en sortant de boite, bien sûr. Sauf que dans toute communication, il y a un contexte. Si le contexte est celui que nous avons aujourd’hui, qu’il soit à l’échelle d’une famille, d’un quartier, d’une ville, d’un état, oui « pédé » redevient l’insulte qu’il était au départ et dont on avait oublié la signification.
A force de côtoyer la violence, on ne s’endurcit pas forcément, on peut aussi devenir plus craintif. Le moindre mot, la moindre blague, et vous allez le prendre forcément mal parce que le contexte autour vous a habitué à penser qu’il ne peut y avoir qu’une intention hostile derrière ça. Je reprends mes amis beaucoup plus sèchement qu’avant. Dire « pédé » en rigolant est devenu un luxe. Même quand on me traite de « sale gouine » en rigolant, dans un cercle d’amis dont je sais qu’ils sont à 100 % solidaires avec moi, je ne sais plus si j’ai envie d’en rire. Je l’entends trop dans son vrai sens, et à la fin de sa journée, je fais les frais d’apprendre que non, ce n’est pas drôle. C’est blessant. Une tafiole, c’est un homme diminué. C’est aussi un homosexuel. C’est blessant. Si le contexte ne le précise pas, le sens n’est ni diminué, ni ironique, c’est juste blessant.

Je vais essayer de vous faire comprendre ça avec une histoire. Quand j’étais en questionnement, j’étais à fleur de peau, comme il est bien normal à seize ans. Et je culpabilisais énormément d’être attirée par les filles. Il y avait dans ma tête une voix qui me traitait de détraquée mentale. A chaque fois que j’entendais le moindre truc (même positif !) sur les lesbiennes, je fondais en larmes. Pas parce que ce qu’on m’avait dit était méchant, mais que le contexte dans lequel j’étais me forcait à l’interpréter comme ça. Ça donnait une occasion à ma voix intérieure de me traiter de détraquée mentale.
C’est comme ça que des parents font beaucoup de mal à leurs gamins en questionnement sans le savoir.

Prenez ça, et transposez la voix dans ma tête à l’échelle d’un pays entier, d’émeutes, de déclarations homophobes, de tracts, d’affiches, de bordel, de bruit médiatique à propos de ce bordel qui en rajoute une couche. Le moindre petit « pédé » dans un contexte pareil, ça peut vous casser en deux.

C’est ça, l’homophobie ordinaire. C’est ça que je vis en ce moment.

On m’a demandé (j’en ai déjà marre d’en entendre parler, et évidemment on croit bien faire en me demandant de commenter les événements liés au Mariage pour Tous pour avoir l’avis de quelqu’un de concerné, quand on a fini par décider que je l’étais, concernée…) si j’étais heureuse pour le mariage célébré aujourd’hui, j’ai répondu : « Je suis fatiguée ».
Hé oui, ça y est. Je sature. La haine a gagné quelque part. Je n’ai même plus envie de serrer les dents. Je veux juste que ça cesse. Qu’on nous foute enfin la paix, pitié. Qu’on parle enfin de sujets importants qui doivent secouer un pays comme le notre (où il y a des gens au chômage qui attendent des réponses, au hasard, comme ça) et qu’on nous laisse panser les plaies de ce combat pour l’égalité dans le calme. Pitiéééé.

Mais je n’ai pas envie de céder,. Donc je continue à emmerder les gens qui me disent que je suis bi donc pas concernée/une lesbienne qui s’assume pas/etc, à reprendre les gens qui disent « pédé », à renvoyer des jeunes vers les structures appropriées s’ils vont mal, à les écouter, à soutenir les amis.
Je ne renierai jamais mon identité au nom d’un soi-disant confort. Ce serait faire ça, les filles, être traitresse à la cause lesbienne.

Aujourd’hui, plus que jamais, je vois mon existence en tant que LGBT comme un acte militant.

2 commentaires

  1. C’est normal que tu te sente fatiguée, généralement je tiens jusqu’au déroulement finale et la je peux enfin me laisser aller( a pleurer, a déprimer etc).

    Oui leur insultes nous ont fait mal! mais ce qui ne te tue pas te rend plus forts!

    Donc ils nous ont rendu plus fort plus fière encore de ce que l’on née! 🙂

    tu dis; »La haine a gagné quelque part » je pense surtout que leur bêtise à bien montrer le bout de son nez, mais nous continuerons à nous battre car c’est un combat de tout les jours.

    Laisse le temps reposer tout cela,prend le soleil quand il y en a, écoute les oiseaux etc..

    On a le mariage pour nous!! c’est cela l’important aujourd’hui!

    Repose toi bien 😉

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