Pourquoi j'ai pris mes distances.

Voilà. Quelques mois sont passés et ce billet est resté sur mon bureau. En rendant les clés du local du MAG à la responsable, je me suis dit : « il va falloir que je m’explique, que je leur dise pourquoi je m’en vais… ». Je suis partie très vite, comme ça, en claquant la porte -la petite porte, comme l’on part de chez ses parents à dix-huit ans. Il manquait des mots. J’avais commencé un papier, j’ai eu de longues conversations avec des amis sur la question…et puis je n’ai jamais rien publié. J’ai été prise dans l’ouragan qu’on sait : difficile de s’expliquer sur ses décisions quand on en est tout juste à réapprendre qui on est.

Et là, je m’aperçois que mon départ précipité peut s’interprêter comme un abandon de poste. La proximité temporelle entre le changement de mon orientation sexuelle et mon départ donne un peu l’impression que je suis une traître qui est passée chez l’ennemi et a oublié d’où elle venait. Ce n’est pas aussi simple. Je reste LGBT, mes convictions n’ont pas bougé, mais j’avais besoin de prendre mes distances avec le milieu.

En fait, quand j’ai fait ce geste hautement symbolique de rendre les clés du local cet hiver, j’avais déjà un pied dehors.
Souvenez-vous : en 2011, je représentais le MAG à la commission Marche de l’Inter-LGBT. Et contre toute attente, j’ai eu beaucoup de mal à m’acquitter de ma tâche.

Je l’ai menée jusqu’au bout et du mieux que j’ai pu (j’ai certainement fait des erreurs, mais au moins n’aurais-je pas abandonné en cours de route). Je suis arrivée, en juin, écoeurée. Je ne reconnaissais pas le milieu LGBT tel que je l’aimais, dans sa diversité, c’était le milieu LGBT sectaire, celui qui refuse de regarder ses propres erreurs et donc de capitaliser dessus, celui qui sent le renfermé, parce qu’il tourne sur lui même et que l’air de dehors ne rentre pas. Celui où les guerres intestines sont légion alors que l’idée est plutôt de se la jouer solidaires, dans un contexte où les uns comme les autres subissent des discriminations, quelle qu’en soit l’échelle.

Je m’apercevais de tout ce que je ne voyais pas, parce que j’étais le nez dans le guidon, parce que j’étais optimiste, parce que j’étais naïve, aussi. Je découvrais ça et j’avais un haut-le-cœur. Je voyais bien que rien n’allait avancer avec les choses dans cet état.

J’ai été déçue, alors que j’étais très fière de participer à l’organisation de la Marche, que j’adore le MAG et que cette association représente pour moi tellement de bons souvenirs, de découvertes, d’avancées dans ma vie personnelle, et la Magazette restera mon bébé…Je ne regrette absolument rien. J’insiste : j’ai adoré ces années passées à militer pour la cause LGBT. Je me suis trouvée désolée de devoir acter que le milieu avait déçu la militante en moi.

Parallèlement, j’effectuais une étude ethnologique sur un hackerspace. Je découvrais des gens qui m’ont surpris par leur ouverture d’esprit, leur curiosité. A leur contact, je réalisais à quel point j’avais pris l’habitude de me définir par la différence (le fameux syndrome « bonjour je suis lesbienne »). Or, il y a une large différence entre dire : « bonjour, je viens en ami » et « bonjour, je viens en ami, mais attention je suis différent ». On ne s’insère pas socialement de la même manière. En forçant les autres à considérer qu’on est d’ailleurs, on est condamné à rester un étranger. Le point de nos revendications est – c’est tout l’enjeu de garder le mot « mariage » pour les homosexuels – non pas de justifier un traitement bienveillant par la différence, mais de traiter tout le monde de la même manière sans même s’occuper de savoir s’ils sont différents.
Je n’avais rien d’autre à offrir que ma différence. J’avais manifestement besoin d’air.

Et puis, il y a eu ce garçon, ce qui a suivi. Je suis revenue au local du MAG, et à prendre acte de ma bisexualité toute neuve, les filles – notamment celles qui avaient vu le reportage – semblaient déçues.
Comme si il y avait matière à être déçue. L’amour que j’ai pour les femmes n’en est pas moins sincère, tout ce que j’ai dit dans le reportage est toujours vrai. Mais non. Ce milieu fait des cloisonnements en son sein : être lesbienne, ce n’est pas être dans le même « camp » que les bisexuelles, on est traité différemment. Nous luttons pour les mêmes droits, sous le même drapeau rainbow, nous tombons fooooollement amoureuses des filles pareil, mais il y a des chapelles. D’accord. Ma place était-elle vraiment ici ? Pour la première fois, je me sentais étrangère au MAG. Je n’avais plus envie de passer mes soirées entre raconter mon coming-out et parler du dernier film gay qui est sorti.

Avoir d’autres préoccupations que les permanences du MAG, les réunions de l’Inter-LGBT, le prochain numéro de la Magazette à sortir ont eu, c’est certain, un effet : je prenais de la distance et je voyais les choses de l’extérieur. Avais-je vraiment besoin de vivre en autarcie, de boire LGBT, de manger LGBT, de m’amuser LGBT, de m’habiller LGBT ? N’étais-je pas en train de mettre les mêmes oeillères que je voyais si bien installées sur les yeux des autres ? N’y avait-il pas mille choses à faire dehors de tout aussi intéressantes ?

Le milieu LGBT tel qu’il est est nécessaire. Il fait partie de la culture gay, au même titre que les folles font partie de la culture gay. Elles sont une image excessive des homosexuels, mais c’est une des multiples facettes de l’homosexualité et c’est comme ça. On ne doit pas nous réduire à cela, mais il ne faut pas non plus les mépriser pour ce qu’elles sont, sous prétexte que « ce n’est pas moi ». Je ne m’identifie plus au milieu, c’est vrai. Je lui trouve des défauts, plein. Mais d’autres gens en ont besoin et c’est comme ça : un jeune peut y trouver l’assurance que sa sexualité n’est pas une maladie, y rencontrer plus facilement des partenaires, y trouver une relative sécurité qui fait du bien, on ne peut pas le nier. Mais je crois que ce milieu est tellement excessif qu’y rester seulement quelques années est suffisant. On peut vivre sans, et l’on vit, je crois, mieux sans. On prend le risque d’hériter de ses travers, sinon, et c’est dommage. Quoi qu’il en soit, je ne peux plus y rester. J’ai eu, comme pas mal de jeunes passés par le MAG, ma dose de milieu, il est temps de passer à autre chose.

Ma question à mes successeurs, c’est : le milieu militant doit-il se nourrir uniquement du milieu LGBT « tout court », ne doit-il pas, lui, montrer que le monde LGBT en soi excède très largement le milieu, ne doit-il pas aller à la rencontre des gens desquels il essaye de se faire comprendre ? Ne doit-on pas y trouver plus d’ouverture d’esprit, plus d’intelligence, de finesse que dans le milieu dont il est issu ?
Je ne suis pas sûre d’avoir la solution au problème, mais je crois qu’une partie du problème, au moins, est là. En tout cas je retire cette question de mon expérience et je la pose, si ça peut aider, tant mieux.

Je suis sortie de mon bocal pour plonger dans l’océan. Je ne peux pas revenir en arrière. Le bocal me paraît trop petit. Je ne peux plus me borner à me définir seulement par ma sexualité et mes revendications par rapport à ça. Je ne peux plus m’identifier au milieu, et le milieu militant tel que je l’ai quitté ne me convient plus. Mes revendications n’ont pas bougé, mais ma place n’est plus à faire des permanences au MAG, à assister à des réunions à l’Inter-LGBT. Elle est ailleurs.

Il est vrai que travailler avec la Quadrature a aussi participé à mon départ progressif de tous les postes que j’occupais (l’Inter-LGBT, les permanences au MAG, la rédaction en chef de la Magazette), parce que le temps n’est pas extensible. J’allais imploser. Quitter la Magazette a été très très dur. J’adore cette revue et j’y ai mis beaucoup du mien. Mais ce n’est plus ma place et je n’ai plus le temps.
L’activisme tel que je pratique maintenant me convient mieux, je préfère consacrer du temps à quelque chose avec lequel je suis plus à l’aise. Je sais que ce sera plus productif.

Voilà : ce n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît, comme souvent. Je n’ai pas arrêté de lutter pour les gays parce que j’ai eu des relations hétérosexuelles et que je traîne avec des hétérosexuels. Je suis, et je resterai une fille qui se bat. Je suis toujours dans le camp des LGBT parce que j’appartiens à ce monde et que je lui souhaite le meilleur. Mais je ne suis plus la même qu’avant, donc je n’apporterai pas ma pierre à l’édifice de la même manière.
Certainement pour le mieux.

10 commentaires

  1. Hey ! Bon tout d’abord je ne te jetterais pas la pierre 😉
    Chacun a son expérience du militantisme et donc du militantisme LGBT.
    Je crois que le fait de penser « sa cause », vivre « sa cause », ça arrive plus ou moins à tout militant. Comme ça prend beaucoup de temps, on a tendance à rencontrer des gens qui militent ou qui sont sensibles à cette cause et donc à ne parler que de ça. C’est dur de s’en méfier, d’être modéré.
    De même, on a tous des attentes envers ce « milieu », parce qu’on le croit forcément meilleur, puisqu’il se bat pour une noble cause. Mais militez pour l’écologie et osez ne pas être végétarien ou féministe et pro-pute, vous risquez d’être traités comme traitres, tout comme le sont les bi (et c’est malheureux) (en fait on m’a jamais traitée de traitre parce que je mangeais de la viande dans le milieu solidaire/humanitaire/écolo mais c’était un exemple).
    Je crois que comme toujours, tout est question de modération, pour ne pas avoir l’impression d’étouffer, et de rencontre/d’asso. Comme je le dis souvent il faut savoir faire des pauses. Il y a toujours quelques personnes que tu vas moins apprécier dans une asso, ou avec lesquelles tu vas te prendre la tête. Il y a toujours des asso dans les milieux militants qui ne correspondent qu’à une certaine vision de la cause…je suis désolée mais s’ils sont biphobes, ce n’était peut-être pas la meilleure (mais comment savoir?).
    Il faut garder en tête que le milieu LGBT, comme n’importe quel milieu ou groupe, même de tes meilleurs amis, ne sont pas moins cons que les autres poissons de l’océan.
    Encore une chose, là où je pense que tu as manqué de modération, c’est parce que tout en militant, je ne me suis jamais identifier que par mon homosexualité, ou du moins je crois. J’espère (quand on a le nez dedans on ne s’en rend pas forcément compte 😉 ). Il faudra que j’écrive un article dessus un jour, mais comme je dis souvent, si on me demande de raconter mon WE, je vais forcément me outer (« avec ma copine, on… »), ou parler d’une action que j’ai faite avec les potes du collectif pour ouvrir le don du sang.
    Il ne faut pas tomber dans l’excès inverse (qu’ont certains de mes amis hétéros…….) de dire, dès que l’on parle de LGBT ou que l’on se comporte de manière extravertie, qu’on s’identifie que à notre orientation sexuelle. Ce que tu ne fais pas hein, c’est très possible que tu ais pécher par excès de militantisme (enfin tu vois, je comprends, si je n’avais *que* des activités militantes LGBT, des amis LGBT, des sorties LGBT, je dirais aussi que je m’identifie etc.).

    1. @Red : Ah, j’ai été excessive. Mais je fonctionne comme ça. Et je ne regrette pas, parce qu’en étant « à fond », on développe une certaine force militante, on vitles choses à 100 % et c’est pas plus mal. Je te rejoins sur le fait que j’ai péché par excès, et c’est certainement à mettre en regard avec mon discours, aussi. Ça met les choses en perspective.

      @Stuffy : Je suis émue, là.

      @Prose : Oui, il faut éduquer tout le monde. Là je parlais du milieu, mais la bisexualité, les hétéros ont leur part à faire, on est d’accord. Et oui, c’est vraiment ça : je n’avais pas envie de me battre et de me justifier ai sein même de ma communauté. Tu as parfaitement compris.

  2. Concernant la bisexualité, je crois bien qu’il faut éduquer un peu tout le monde, jusque dans le milieu. Après je comprends qu’avec tout le temps que tu as investi dans le militantisme LGBT, tu n’ais pas envie d’avoir à justifier ton orientation sexuelle et ta légitimité. Comme tout le monde, tu devrais pouvoir t’asseoir de temps en temps, être reconnue pour ce que tu es, et ne pas avoir à argumenter, encore – surtout pas auprès de gens pour qui tu te bats au quotidien.
    Et pour ce qui du militantisme, ma foi, plein de gens ne militeront jamais dans leur vie, on serait bien mesquin de s’en prendre à ceux qui arrêtent ou qui changent de voie.
    De toute façon, si tu ne le sentais plus, il valait mieux ne pas continuer 🙂
    Bonne route !

  3. Au risque de surprendre ceux qui me connaisse je trouve cette lettre ouverte très belle.
    Si je pouvais la résumer je dirais que l’affirmation est une étape de sa vie.
    Pour y avoir vu beaucoup de jeunes au MAG, je sais qu’il y a un pique de gay-attitude ou lorsqu’on y arrive semblant rejeté de la société ont est heureux de trouvé un havre de paix ou ont nous accepte et ou tout est rose.
    Mais ca doit resté dans le cadre de l’étape d’affirmation tous comme le MAG/L’inter-LGBT/un certain militantisme est un passage dans lequel il est préférable de ne pas stagner.
    Et j’irais plus loin en disant que le milieu associatif n’est pas le seul « secteur » auquel je pense qu’il faut apprendre a ce détacher. Il en va de même pour le monde de la nuit gay, ou les sites/applications de rencontre/cul qui nous enferme un peu finalement…

    Bravo pour cette prise de maturité et de recul Oriane.
    Peut-être qu’un jour moi aussi je grandirais/vieillirais. :-p
    Si je devais commencer, je corrigerais juste une chose de ton texte « Je suis toujours dans le camp des LGBT » pour ma part je vais essayé d’être dans le camps du mieux vivre ensemble.

  4. Moi je suis plus tot decu …
    Je trouve que tu mélanges un peu tout, et que tu utilises des arguments qu’on essayait de combattre ensemble !

    C’est justement car on est comme tout le monde que le milieu n’est pas parfait !

    Je comprend qu’on ai besoin de changer d’air… Mais ce n’est pas pour autant que ça rend le reste obsolète et inutile …

    Et ai je besoin de te rappeler que on ne mange pas LGBT , qu’on ne bois pas LGBT … Que ce soit en famille au travail, dans la rue ….
    Aussi sur le fait que tu sois bi , je pense que tu n’as pas pris le temps de discuter avec les gens avant de partir précipitamment ! Je vois pas du tout en quoi ça choquerai alors qu’on sans cesse de bi au local ! Et en tout cas sûrement pas les gens qui te sont proche .

    Je vais pas en dire plus ici … J’espère seulement qu’il y a un peu de précipitation dans tes propos … Ou que je les ai mal compris !

    Je t’embrasse Nicolas

    1. @Nicolas : Je n’ai pas dit que le milieu était obsolète, j’ai dit qu’on ne pouvait peut-être pas y rester toute la vie…
      Et je sais qu’on ne mange pas LGBT etc; c’était une métaphore pour montrer qu’il y a un moment où ta vie ne tourne plus qu’autour de ça, et c’est dommage.
      J’ai peut-être pas assez discuté, et je sais qu’il y a plein de bi au MAG et que tu serais très loin de penser que je suis une traitre, mais il n’empêche que j’ai entendu ce types de remarques. Tu sais aussi que beaucoup de bi vivent ça et qu’il ne faut pas se leurrer. Au MAG comme ailleurs, il est plus facile d’être homo…tu « ramènes ton hétérosexualité dans l’assoce ». Je sais que tu sais qu’il y a des chapelles et les études auxquelles notre association a contribué sur la biphobie le montrent : on est aussi discriminés chez les hétéros que les homos. Je ne dis pas que *tout* le MAG le pense, je dis que c’est très courant dans le milieu et c’est triste.
      Je continue -je n’ai peut-être pas assez insisté dessus- à aimer le MAG et à le soutenir. Mais je ne peux pas faire comme si j »étais la gouine militante d’il y a un an, ce serait mentir.
      Mais on en parle autour d’un mojital quand tu veux ! (même deux mojitaux)

  5. J’espère ne pas t’avoir blessée, je manque souvent de tact. L’excès n’est pas toujours un mal, surtout dans le militantisme, heureusement 🙂
    Bonne continuation en tout cas !

  6. L’important c’est que tu sois heureuse 🙂 Dans le milieu gay, dans le milieu geek, à tout degré de communautarisme, militante ou pas, hors milieu, peu importe.

    Et si tu peux rendre le monde meilleur, en luttant contre l’homophobie ou pour les libertés numériques, tant mieux. Militer c’est défendre une idéologie et une communauté. Si tu ne te sens plus à l’aise avec cette communauté, pas la peine d’insister. Pars sans regrets, enrichie par les actes et les rencontres tu auras faits ces dernières années.

    Love sur toi poulette

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