Deux Coming-Out, oui, deux.

J’ai donc fait deux coming-out. La question, quand je dis ça, c’est toujours : « mais comment on peut en faire DEUX ? ». Ben, il suffit de changer deux fois d’orientation sexuelle. Ne me regarde pas comme ça, lecteur, ça arrive. Le sieur Kinsey dont j’ai beaucoup parlé ici a fort bien expliqué la chose : la sexualité n’est pas binaire, nous non plus. Du coup, ben, ça arrive de changer au cours de sa vie. C’est comme ça. C’est pas de la trahison, c’est pas se voiler la face, je ne me suis pas « trompée » la première fois, ça a juste bougé.

J’aime bien les trucs compliqués, tu vas voir. Après cinq ans de questionnement, je finis par me rendre à l’évidence que les filles me font un effet certain. L’effet que font les jolies serveuses à mon frère est le même, en gros. Forte de mes cinq ans de bataille avec ma personne pour me faire avaler cette réalité pourtant simple, et d’une relation amoureuse avec une fille, je décide d’annoncer au monde la nouvelle de mon orientation sexuelle fraîchement découverte.

J’ai fait très tôt ce choix parce que je n’aime pas mentir. Et mentir à mes plus proches sur cette part-là de ma vie, parler de ma copine de l’époque au masculin, ça me paraissait inconcevable. Je préférais la réalité, même si je n’étais pas bien sûre que mes parents soient aussi heureux d’apprendre ma gouinitude que moi je l’avais été en l’assumant. J’appréhendais, mais j’ai pris le risque.

Alors, mon frérot le savait depuis un moment, il avait compris, entre deux remarques sur une jolie serveuse, que j’aimais les filles. Il l’a très bien pris. Restaient les parents. Le courage m’a manqué jusqu’au moment où la relation que j’entretenais à l’époque finisse. Avec l’énergie du désespoir, j’ai, au détour d’un thé pris près du Centre Pompidou, expliqué à Maman que c’était une fille, en fait, ce garçon avec qui je passais tant de temps.
Regard effaré -je ne sais pas si c’est le mot, elle a changé douze fois d’expression en une seconde- de ma mère qui a fini par lâcher « Tu es homosexuelle ? », d’un air vraiment choqué. Et d’enchaîner sur le fait que j’aime les femmes était juste dû au fait que j’étais pas assez féminine et que je leur enviais leur féminité accomplie, à elles. Que je devais consulter. Certes, soit. C’est avec l’arrière-pensée d’être malade que je reviens chez moi. Arrière-pensée contre laquelle j’avais bataillé pendant 5 ans.
On en a pas reparlé pendant un long moment. Maman a informé mon père, discrètement. J’ai appris plus tard que la nouvelle l’avait ébranlé, un peu. Il n’en avait rien laissé paraître. Il m’a plutôt protégée quand je suis venue me réfugier chez lui après en avoir reparlé avec Maman (la discussion ayant pris fin sur « Tu me dégoûtes »). J’ai appris là qu’ils en avaient parlé : « je suis là parce que Maman a du mal avec le fait que je sois homo…oh tu le savais ? » « Oui, elle m’en a parlé ». Fin de l’histoire.
Maman et moi avons mis du temps avant de nous reparler tout court, après ça. Ç’avait été très dur à entendre et je voulais lui faire comprendre.

Puis je suis passée dans ce reportage sur France 4. Mon père m’a aussi épaulée, on le voit à l’image. En fait, ça l’a aidé à assumer le truc, j’en suis assez heureuse. Et pour le coup, là, même ma serveuse préférée au café du coin connaissait ma sexualité (Papa était un peu chose quand on venait lui dire « ma fille est lesbienne, aussi ! », c’était drôle). Des filles me reconnaissaient dans le métro. J’ai mis les choses au clair avec ma grand mère, mes oncles, les cousins…en parlant de l’émission, sur laquelle ils sont évidemment tous tombés par hasard. Le geste « je suis passée à la télé » a aidé à faire passer la pilule, on dirait. Ça a libéré la parole, aussi.

Bon. On m’a laissé vivre ma vie de lesbienne très ouvertement lesbienne, engagée, pendant cinq ans, à peu près. On tolérait mes pédés préférés à la maison, on me laissait aller à la Marche des Fiertés, en être dépositaire. Je renouais avec ma mère. On a bien vu que j’étais heureuse, ça s’est tassé.

Et puis, paf.
Paf, c’est le bruit que ça fait, lecteur, quand, au milieu de ta ferveur militante, commissionnaire à la Commission Marche de l’Inter-LGBT (quand même !), tu rencontres un garçon qui te fait changer d’avis. Et ça été aussi simple que ça, paf. Je me suis réveillée un matin avec un mec dans la tête, et, euh, selon toutes vraisemblances, bisexuelle.

Un peu secouée, j’en ai parlé à mon frère en premier, qui a été très chouette (il était déjà fier d’avoir une soeur gouine, alors une soeur bi….), puis très vite, à ma mère. Mais pas avec la solennité d’un coming-out. Un peu comme : « au fait, il m’est arrivé ça, et…voilà ».
En deux jours, toute ma famille l’a su. C’était pas le but. Autant lors de mon premier coming-out, informer la terre entiére était assez voulu parce que c’est aussi militant, autant là je voulais juste apprendre la nouvelle à mes proches parce que ça m’avait touché, point. Soit : je voulais aussi éviter la surprise de mon géniteur à la vue d’un homme dans sa cuisine alors qu’il pensait que sa fille ne mettait que des femmes dans son lit (ce qui est de l’ordre du bien vivre ensemble, n’est-ce pas).

Et ça s’est transformé en « waaaaw Oriane elle est revenue dans le droit chemin dites donc ». Mouais. Le chemin était pas plus droit que le précédent, hein. J’aime toujours les filles, mais bizarrement, la chose a été quelque peu noyée dans la nouvelle, qui a littéralement fait le tour de la France en deux jours. J’ai été presque choquée du « il paraît que tu goûtes les hommes, maintenant » qu’on m’a glissé à une fête de famille. J’ai écopé d’une longue séance de conseils en contraception et autres de la part de Maman (au cas où j’aurais oublié). Bref, félicitations, bienvenue dans la normalité, je ne suis pas passée loin de « hey tu nous fais quand des petits-enfants ? ».
Et puis, depuis, le moindre garçon que je ramène à la maison est catalogué comme mon possible petit ami. C’est un peu gênant, parfois.

Ah, et la quote magique de ma meilleure amie : « maintenant que tu es une vraie femme…». Ah bon ? J’étais une contrefaçon avant ? Elle a réussi à me mettre mal à l’aise, mais a fini par comprendre qu’elle avait fait une boulette, c’est ma meilleure amie quand même… J’ai été félicitée d’avoir enfin une « vraie sexualité », aussi. Ravie de savoir qu’avant je ne faisais qu’attendre un Strogoff plein de testostérone qui n’est jamais venu alors que je me frotillais à ma partenaire. Ravie, vraiment.
L’ego de mes cinq ans de vie sexuelle lesbienne en a pris un coup.

Et là vient le moment où faut que tu reviennes à l’assoce, que t’as un peu délaissée, ce qui je crois est excusable vu les circonstances. Et là tu racontes que ben, oui, t’as rencontré un garçon, et que t’es bi, et que tu te portes bien. Le regard déçu chez certaines filles m’a attristée. Comme si j’étais une traître, une « fausse lesbienne », comme si mon amour pour les femmes avait diminué, s’était entaché de je ne sais quoi. Je comprends le côté « gouine militante porte drapeau », je comprends que ça mon témoignage à la télé ait encouragé beaucoup de filles à faire leur coming-out (j’ai reçu des témoignages touchants après la diffusion du reportage), mais je n’allais pas leur mentir. J’allais pas faire comme si de rien n’était alors que dans ma tête il y avait un ouragan.
Encore aujourd’hui parfois des gens du milieu l’apprennent et il y a ce côté « ahhh tu fricotes avec l’ennemi »…

Avec un peu de recul, c’est étonnant de remarquer comme d’un côté mon homoexualité a été une pilule amère, difficile à avaler (et je conseillerais à toutes les petites gouines qui me lisent d’en *parler* aux gens à qui elles l’annoncent, quand c’est possible : ça rassure, ça aide vraiment à faire passer la pilule), et comme de l’autre, on a accueilli ma bisexualité limite comme une étape importante dans mon ascension dans la vie. Un peu comme on salue sans discrétion la première fois du cadet de la famille. Youpi.
C’est un peu comme si les efforts que j’avais faits pour expliquer que j’étais normale à ma famille s’étaient évanouis. Au final tout le monde était soulagé. Et ça soulignait d’autant plus ma différence d’avant, le gêne qu’ils ont eu à accepter bon an mal an cette homosexualité qu’ils toléraient, bien sûr (je ne crois pas avoir de véritable homophobe dans ma famille, mon premier coming-out n’a pas été facile, mais il n’y a eu ni coups, ni rien de tragique), mais qu’ils étaient bien contents de pouvoir oublier.
A l’assoce, je me sentais chez moi, puis je suis devenue un outsider. Une fille « qui aime la bite », et berk, un peu, quand même. C’est triste, je fais l’effet d’être une « demi lesbienne ». J’aimais pas à demi, pourtant. J’ai encore du mal avec ça, ça m’énerve beaucoup. Entre la « vraie sexualité » et la « demi lesbienne », ma gouinitude couine un peu, là.

Voilà. Faire deux coming-out, c’est pas plus compliqué que ça. Je vous garantis que ça nourrit les repas de famille, les potins, tout ça. Et puis, comme pour la plupart des coming-out qui se passent plutôt bien, ça finit par se tasser, tout le monde réapprend à vivre avec la nouvelle.

6 commentaires

  1. C’est affreux, parce que ce double coming out te fait passer pour  » instable » aux yeux des autres. D’autant plus qu’on constate que la bisexualité est encore bien incomprise et trop vite jugée …

    1. D’où le disclaimer au début, j’ai absolument pas fait tout ça pour « le plaisir de changer » ou parce que je savais pas ce que je voulais… Mais oui, et le problème des bi, c’est que les gays les jugent aussi alors qu’on est sous le même drapeau 🙂

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