Je ne marcherai pas demain, mais…

C’est ridicule, hein. Toi qui lis mon blog depuis au moins un an tu sais que j’ai au moins huit de mes dix orteils hors du milieu. J’expliquerai pourquoi/comment dans un autre post –oui je procrastine– mais là j’ai juste envie de te parler de la Marche, bien que je ne marche pas demain, bien que je ne fasse plus rien de concret dans l’associatif LGBT depuis un an. Parce que mine de rien je tiens à cet événement.

J’ai eu la chance, pendant un an, de vivre la Marche de l’intérieur puisque le MAG m’avait envoyée comme représentante à la Commission Marche de l’Inter-LGBT, où j’ai fait de mon mieux. Je suis fière de ça, au fond. Je ne sais pas si j’ai été bonne mais je suis contente d’avoir apporté ma pierre à l’édifice.
Cette année, je ne suis pas sur Paris, et, surtout pour des raisons financières, je ne pourrai pas remonter pour marcher avec vous. Pourtant, j’aurai aimé.

Tous les ans, les veilles ou les avant-veilles de Marche, on a les mêmes débats qui reviennent : « Faut il continuer à faire la Marche ? Est-elle nécessaire ? »…Et tous les ans on se répète un peu. Aujourd’hui, je discutais avec une collègue qui me disait : « Mais à quoi ça sert ? En terme d’image, ça vous dessert, personne ne peut croire que vous pouvez construire des familles stables si vous vous pelotez en public comme ça…» « Et moi, je suis hétéro, pourquoi y’a pas une hétéro pride ? ».

Est-ce qu’on cherche, en faisant la Marche, à avoir une image lisse et consensuelle pour qu’on nous prenne pour des parents responsables et non des déviants sexuels ? Pas sûr que ce soit le but premier de l’événement. Et je trouve assez petit d’arrêter parce que ça choque des gens. On va aussi interdire aux gothiques de s’habiller en noir parce que ça choque des gens, à ce compte-là. Ça ne tient pas debout.

La Marche, c’est d’abord et avant tout l’anniversaire de Stonewall. Allez un peu d’histoire : le 28 juin 1969, une émeute éclate entre des homosexuels et des policiers, suite à une descente de police au Stonewall Inn, bar fréquenté par lesdits homosexuels de Greenwich Village à New York. C’était la première fois qu’au lieu de subir les fréquentes descentes de police dont ils étaient victimes, les homos ont juste crié « assez » et se sont retournés contre les autorités qui arrêtaient systématiquement les gays sous prétexte…qu’ils étaient gays. Pour nous, c’est la pierre angulaire de tout le mouvement de conquête des droits des LGBT et de la lutte contre la discrimination. C’est pour ça que la Marche est toujours fin juin, et c’est un anniversaire extrêmement important pour toute la communauté.

Mais voilà, cette communauté a choisi de célébrer cet anniversaire en manifestant tous les ans autour de cette date, mais pas le poing levé. Pas à la mode CGT, mais dans la joie. En faisant la fête. En invitant tout le monde à la fête. En conjurant Stonewall, les coups, la violence. Depuis le début, cette Marche est une parade (d’ou en partie le « pride » de « gay pride ») à la fois festive, colorée, exubérante, et…militante, parce que c’est Stonewall. On lutte en faisant la fête, c’et la spécialité de la maison, enjoy.

Une parade, tiens, venons-en. La Marche des Fiertés est ce qu’elle est –choquante, obscène si vous voulez, démesurée– parce ce qu’il se passe avec la Marche est exactement ce qu’il se passe dans un carnaval. Le carnaval; c’est –et ce depuis le Moyen-Age– ni plus ni moins qu’une soupape de sécurité anti-émeutes. Dans un carnaval, on brûle le roi, symboliquement (une figurine de paille, un mannequin), pour mettre à sa place le plus laid, le plus pouilleux. On renverse l’ordre de la société et l’on permet toutes les transgressions. Précisément parce que les 364 autres jours de l’année, les uns sont opprimés et les autres oppriment et parce qu’il y a cette respiration dans l’année, ça tient. C’est vieux comme le monde, et pas dépassé : le Carnaval de Rio, c’est encore cette logique…
La Marche, ce n’est ni plus ni moins le moment où les homosexuels/bisexuels/transexuels, qui, au quotidien, sont discriminés, se cachent, souffrent, sont pointés du doigt, peuvent être les rois de la fête, et se montrer, au grand jour. Alors on en faut trop, on transgresse, on se pelote en public. Mais parce qu’on fera ça qu’une fois l’an, et que le lendemain on hésitera à embrasser son partenaire sur le quai du RER.

Alors oui, je sais. Cela ne fait qu’entretenir le système. Les petites vieilles ont toujours peur des déviants sexuels que nous sommes parce qu’elles voient des travestis à la télé et si la Marche sert de « soupape de sécurité », c’est bien parce qu’il y a encore des jeunes homos qui se suicident et qu’on a bien besoin de faire les cons un jour dans l’année pour supporter ça.

En même temps : s’arrêter à la Marche pour considérer l’homosexualité, c’est comme s’arrêter au Carnaval de Rio pour considérer le Brésil. C’est réducteur, et idiot. Bien sûr que non, on ne fait pas ça toute l’année et encore moins à la maison. C’est beaucoup trop excessif, on se tuerait, c’est presque illogique d’imaginer que ça serait le cas.
Et quand on parle aux politiques de mariage, d’adoption, de discrimination, on ne va pas leur parler de la Marche. On lance des études sérieuses (par exemple on a des données sur les couples homoparentaux aujourd’hui, ou sur le bien-être des jeunes homos) c’est sur ça qu’on s’appuie quand on leur demande d’agir. On va plus loin. On ne fait pas des lois sur « ce que les gens pensent et ont vu à la télé ». Enfin, il y en a qui font ça, on appelle ça la « loi fait divers ». ‘Menfin on peut s’autoriser un peu d’intelligence politique et de faire des lois qui ont une vraie valeur, non ?

Et mon hétéropride alors ?
Je viens d’expliquer le pourquoi du comment de la Marche, et je ne pense pas que les hétéros aient besoin d’une soupape de sécurité pour supporter le quotidien, en tout cas pas du point de vue de leur orientation sexuelle 😉
En plus, tu te sentirais tout bête, d’être « fier » d’être hétéro. D’ailleurs tiens. Le mot « Fierté » dans, « Marche des Fiertés » ne désigne pas cet exhibitionnisme outrecuidant que tu me dépeints. C’est une traduction maladroite de « Pride » (on en vient à l’autre facette du mot). C’est juste le fait d’assumer d’être LGBT et le dire au monde; Et ça fait beaucoup de bien, de le dire au monde. Sauf qu’en tant qu’hétéro, comme on suppose par défaut que tu l’es, t’as pas besoin de rectifier le tir. Ce n’est pas que ce soit si important qu’on doive dire « bonjour, je suis lesbienne » en se présentant, mais le dire un peu fait du bien. Le montrer une fois dans l’année fait du bien. On construit son identité non pas sur un truc un peu apparenté à une maladie qu’on cache, mais une orientation sexuelle, que l’on peut montrer au grand jour puisque c’est pas grave. Les hétéros, vous avez la chance de ne pas avoir à reconstruire votre identité sexuelle, la société entière vous aide à le faire, vous devriez être contents 😀

Mais pourquoi insister autant sur sa différence tout en réclamant les mêmes droits que les autres, c’est contradictoire, non ?
L’erreur de jugement est de penser qu’on veut les mêmes droits que les hétéros pour leur ressembler. Si c’était le cas, on aurait plus vite fait de se marier et d’avoir des enfants et de rester dans le placard toute notre vie. L’idée, c’est plutôt : « je suis différent de toi, c’est un fait, mais ce n’est pas une raison pour me refuser des droits ». C’est une question d’égalité plus que d’imitation.
La Marche, c’est notre célébration à nous, elle a ses travers, on les connaît, on les déplore parfois, mais on a encore besoin d’elle. Elle fait partie de la culture gay, tous les gays n’y adhèrent pas, mais elle en fait partie. Ce serait illogique de renier sa différence en arrêtant de marcher, et d’arriver avec un message « je suis différent » (d’autant plus, avec tout ce que je viens de dire sur la « fierté »). En fait, ça va avec.

La Marche n’est pas là pour être brandie comme un étendard identitaire, elle est trop réductrice pour ça. Les médias font une grossière erreur de nous réduire à ça comme ils le font trop souvent. Je préfère le drapeau rainbow, à ce compte-là. La Marche est là pour nous rappeler ce que nous devons à Stonewall, que nous dansons et chantons à la mémoire des morts du SIDA et des morts tout court, et qu’il faut continuer à vivre et à se battre. Elle est là pour montrer qu’on existe et qu’on ne demande rien de plus que vivre, si possible dans la bonne humeur avec les autres.

9 commentaires

  1. Franchement, c’est le premier article que je lis sur ton blog, et je n’aurais pas mieux dit ! J’aime bien ta façon d’exposer les choses, moi qui ai justement un avis partagé sur la Marche (quoique pour la première fois je pense y faire un tour cette année, pour voir), ça me la fait voir de façon positive.
    Bref, alléluia pour cette harangue, et je vais continuer ma lecture alors ! =)

  2. Wow, j’ai ressenti un besoin terrible de créer un compte pour commenter cet article. Parce que les mots sont tellements justes, et que j’aurais voulu pouvoir en assembler de tels. En fait, je crois que je vais faire lire cet article à ma famille, moi qui galère tellement pour leur expliquer ces concepts trop obscurs à leur goût.
    Merci. :3

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