Satellite

Je travaille à côté d’une gare.
Donc, je vois tous les matins et tous les soirs des trains partir, lourds. Ils fuient joyeusement, à grand fracas, sur le pont en dessous duquel je passe pour me rendre au bureau. Une grande déflagration jubilatoire : partir . Mais sans moi.

Je suis un satellite. Je tourne autour de cette gare, inlassablement, sans jamais y rentrer. La ville me ballote placidement, de chez moi à la gare, de la gare à mon lieu de travail, de mon lieu de travail à la gare, de la gare à chez moi, elle joue au billard, me laisse osciller sur ce parcours minime et circulaire.

Les poissons rouges qui tournent inlassablement en rond peuvent se l’offrir : ils n’ont pas fait un tour de bocal qu’ils ont déjà oublié le tour qu’ils viennent de faire. Les humains n’ont pas cette chance. Ils ont la mémoire de chaque pas de trop, de ces pas qui creusent le sol sous leurs pieds. C’est la dixième fois que je passe par ici, je reconnais bien.
On s’use à user le sol en dessous.

Parfois le tracé dérape, et je finis par prendre le train, et fuir, moi aussi, de cette ville qui s’efforce à nous retenir. Il y a comme un grand drap de plomb sous le ciel. Ce n’est pas parce qu’il est ouvert et que les oiseaux gueulent au milieu que tu peux partir.

Comme un détenu, je compte les jours jusqu’au prochain dérapage, jusqu’à la prochaine évasion. J’attends les trains comme on attend le courrier en prison, et puis je rentre lire dévotement mes bouquins pour le mémoire dans ma cellule. Je joue à défier le temps en l’occupant.

Jusqu’au prochain train.

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