Une fille qui prend des trains, épisode 1.

Recul.
‘tain, je suis vraiment en train de devenir une fille qui passe sa vie dans des trains. J’ai dit un jour que je me voyais bien vivre comme ça, à aller de gare en gare, dans cinq ou dix ans. En cavale.
Je ne sais pas si partir aussi loin était une bonne idée. Si ça se trouve, je vais m’enterrer là et foirer ma carrière. On verra.
En attendant, je prends du recul, je crois.

Je suis à peu près sûre que s’enfuir à 900 km de son foyer ne résoud rien. Le recul, on ne le prend pas en prenant physiquement de la distance. Il faut s’exercer à ne pas penser pareil. Je suis censée avoir appris ça en philosophie. Les anciens parlent de « renverser son regard ». Voilà. Je dois renverser mon regard. Sortir de ma caverne moite et détestablement confortable, me brûler les yeux dehors à cause de la lumière et revenir. Et expliquer aux autres qui sont restés dans la chaleur humide de la grotte qui’ils se trompent. Et ce n’est pas prendre des TGV hors de prix qui vont m’aider. Enfin, peut-être pas.

Je me disais que dans une ville de province, loin de mes amis et de mes habitudes, j’allais « enfin pouvoir souffler », loin de l’agitation parisienne, de ma vie trop remplie d’étudiante engagée qui-aime-passer-du-temps-avec-ses-amis. Je pensais que prendre moins de verres avec moins de gens, perdre la possibilité de voir mille expositions et d’assister à mille concerts me permettrait de réfléchir un peu et de reposer les choses.

En fait, j’ai douté jusqu’au dernier moment. Et j’ai toujours aucune certitude si partir dans le Sud était une bonne décision ou pas. On m’a dit : « On ne peut pas être sûr d’avoir pris la bonne décision avant d’être allé jusqu’au bout.» Et merde.

De l’amour du train
Je crois que si j’aime autant prendre le train, c’est parce qu’au fond, même si je fais du code, même si je démens, je suis une intello. Et pour réfléchir à peu près correctement, il faut du temps. Et 6h de train, c’est du temps. J’aime bien les trains aussi à cause des arrêts, des gens qui descendent, qui se saluent. J’aime bien les quais où les couples s’embrassent avant le départ, où les mères refont le noeud de l’écharpe de leur petit.
J’aime les trains parce que j’aime la vie et les gens. J’aime cette idée que des centaines de vie se baladent, se nouent, se dénouent, le long des rails.

Voilà, alors, en même temps, à chaque fois que le train part, que je quitte un endroit, j’ai le blues. Partir reste – et restera – un effort. Les trente premières minutes, je regarde avec angoisse mon téléphone et j’attends la petite lumière rouge qui dit que j’ai un message.
C’est terrible, et pourtant, j’adore ça, partir en train.

Méditation
Les humains sont pleins de contradictions.
On va tomber amoureux de gens qu’on va finir pas trouver détestables, on va adorer prendre des TGV même si ça fout le cafard, on va dire non et penser oui, dire oui et penser non, vouloir changer et reproduire le même schéma, on va vouloir se poser, et finalement passer sa vie à déménager…
Remarquez, si on était simples, je ne serais pas là à écrire et la vie, ça serait moins drôle. On passerait pas notre temps à « parler de filles et d’amour un verre à la main » (oui, comme dans la chanson).

Alors, me voilà dans le train. Le premier d’une longue série, et j’ai le coeur très haut. Je pense à tous ces gens que je laisse, à ceux qui me manquent, à ceux qu’ont changé ma vie et qui le savent maintenant. Je pense à mon statut de petite poussière dans l’univers devant les grandes montages du Sud, qui s’imposent, dans cette grande lumière, belles. J’ai beau me défendre que je suis résolument parisienne, les paysages du Sud m’émeuvent toujours autant. J’ai toujours un bout d’Espagne au coeur.

Un jour, pensez-y, les trains iront plus vite. Et j’arrêterai de les prendre. Parce qu’ils arrêteront d’être patauds, d’être lents, on ne verra plus les montagnes par la fenêtre. On ne pourra plus défaire la pelote de toute une méditation. En train, on ne court que sur le quai. Après, on contemple. On vit sur le long cours.

Je pense à la chance que j’ai, au chemin parcouru, à celui qui reste à faire. J’ai le coeur très haut, mais, je crois, je me sens vivante.
C’est le principal.

Un commentaire

  1. 😀 😀 😀
    Tu sais quoi, j’adore ce post. Je crois même que certains passages devraient être utilisé pour les publicités tellement c’est vrai (J’aime bien les trains aussi à cause des arrêts, des gens qui descendent, qui se saluent. J’aime bien les quais où les couples s’embrassent avant le départ, où les mères refont le noeud de l’écharpe de leur petit.
    J’aime les trains parce que j’aime la vie et les gens. J’aime cette idée que des centaines de vie se baladent, se nouent, se dénouent, le long des rails.)
    Ensuite, j’aime ce post, parce que tu vois les trains, je les fabrique. Du moins j’en fabrique les moteurs… Alors savoir que je suis pas la seule à aimer le train, ça fait plaisir ^^ Ce que j’aime le plus, sur les quais c’est toute l’agitation qui règne jusqu’au moment du départ, une vraie fourmilière ! Vivement la suite !

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