A la limite de ma détermination

Je ne suis pas du genre défaitiste. Pas tellement. Plutôt le contraire exact : extrêmement têtue, variante pitt-bull.

Mais justement, tiens, il se trouve qu’avant d’être élevé pour servir d’arme, le pitt-bull est un chien. Il est de ces bêtes qui ont besoin de compagnie. Au fond, ce qui est bien, c’est ce moment à ronfler au pied du canapé avec son maître. Pas la bataille.

Tout vindicatif qu’on soit, on ne peut pas lutter seul.

Pour rire, je dis que j’ai une passion pour les trucs chiants et compliqués. De fait, je me retrouve toujours sur les dossiers chiants dans l’associatif (gérer une revue, le patient travail de fourmi de la revue de presse de La Quadrature, la régulation des télécoms…ne parlons même pas de présider une assoce, ce qui est quand même un concentré du chiant-mais-il-faut-le-faire). Ce sont des choses qui m’intéressent (sinon j’aurais pas essayé), mais surtout me semblent importantes. Et donc je continue, d’abord parce que je m’amuse, intellectuellement parlant, puis parce qu’il faut. Quand j’ai décidé qu’il fallait faire quelque chose, c’est foutu. Têtue, on a dit.

Souvent, ce sont des travaux solitaires. En général, pour répondre à une consultation, par exemple, il faut avoir lu et annoté le texte seul pendant une paire d’heures. Puis on interagit un peu sur irc, pour échanger sur le sujet et sur le pad –rarement en « vrai », sauf quand l’ARCEP nous convoque. L’essentiel du travail, c’est du temps discipliné, seul, à articuler une réflexion autour d’un problème.

La revue de presse, c’est pareil. Le travail est essentiellement solitaire et asynchrone, on n’utilise irc que pour échanger un peu et se coordonner dans le travail. Il n’y a pas de rencontres irl.

Ces interactions très minimes font que dans mon activité associative, il est très difficile d’avoir du reward, ces retours qui te donnent l’énergie pour continuer. Une grande partie de ce reward étant purement intellectuel, dans le fait de lire ou d’apprendre des choses intéressantes. Il est aussi dans le retour des équipes de l’ARCEP, quand notre réponse est bonne, c’est précieux. Il y a quelques mails du type :  « c’est important ce que tu fais ». Ça, ça dit : « tu es seule mais pas tout à fait : on est avec toi ». Le reste tient dans : rester têtu.

Evidemment, chaque retour est important et donne envie de donner de l’avant. Chaque mail qui dit que c’est intéressant est lu et apprécié. Il y en a peu, mais heureusement qu’il y a ça.

Mais là je botte en touche. J’ai vraiment l’impression de m’entêter pour pas grand chose. Ça me rend grognon.

Ces derniers mois, j’ai pris plusieurs coups. Le premier a été de comprendre qu’en fait, très peu de personnes trouvent intéressants les travaux que je mène. La régulation des télécoms, ça ne soulève pas les foules depuis le début. La revue de presse, ça fait deux ans qu’on devrait avoir bien plus de bénévoles, mais à l’AG de La Quadrature…la table pour en discuter est vide.

Vide.

C’est dur de ne pas le prendre personnellement.

L’impression que ça donnait en sortie d’AG, c’est d’être obsolète. J’ai l’impression d’être comme ces vieux paysans qui s’acharnent encore à moissonner à la charrue alors que tous les petits jeunes ont une moissonneuse-batteuse. Obsolète.

Mais à la limite, mettons qu’on s’en fout des gens et que de toutes façons, ça m’intéresse. Ce qui est factuellement vrai.

Il faudrait alors compléter le tableau en mentionnant que le reste de mon temps, je fournis : un travail intellectuel, seule, à la maison –comprendre que je n’ai pas de collègues au quotidien, dans un bureau (tu sais, ces discussions à la machine à café…) et que, quand je suis sortie de chez moi dans les 48h, c’est bien.

Dans les deux cas, j’aime ce que je fais, ce n’est pas le problème. C’est que je ne vois personne.

Constater ça, c’est le deuxième coup.

Ça fait trois ans que je mène la barque de la régulation des télécoms, que je ne m’essouffle que maintenant est symptomatique qu’on arrive à une limite : la solitude, combinée à peu de retours sur un travail solitaire dont les prises sur l’avancée des luttes s’identifie mal, accentue la solitude, ou en tout cas, cette impression d’être une mémé pleine de rhumatismes, qu’on laisse marmotter dans son coin parce qu’on peut pas changer les vieux, mais qui est pas loin d’être un peu un boulet, quand même. Après tout comme elle parle pas à grand-monde elle dérange personne, mémé.

Ça donne très envie de laisser tomber, juste pour arrêter d’avoir ce sentiment de s’acharner pour rien, qu’au moins ça cesse de creuser la solitude –l’autre problème, pour lequel les solutions sont loin d’être simples.

Laisser tomber n’est ni mon style, ni la bonne solution. Faute de mieux, j’attends que ça passe.

Mais bordel, que nos luttes sont belles

Je leur disais beaucoup, aux garçons, quand on préparait des actions, au MAG. Vous êtes beaux. Je pense encore ça, très fort, quand je retrouve les vieilles photos de Marche.

Moi, à la Marche, en 2011.

Si, ce soir, je suis plongée dans mes vieilles photos de Marche, c’est que j’ai vu, enfin, 120 battements par minute. Ce film a fait remonter, d’un coup, une foule embrouillée de souvenirs. je suis allée leur rendre visite.

Ce film est aussi beau que nos luttes sont belles. C’est dur, mais c’est fulgurant. Il y a une sorte de violence, une franchise âpre, dans ces images, dans ces couleurs vives à en donner le tournis à la Marche, dans la course effrénée entre les cris et les coups, dans les corps, perlés, durs, l’un contre l’autre.

Il y a des plans qui ont remonté des souvenirs. Mais presque, physiquement. Ce moment flottant en boite de nuit. L’assourdissant vacarme, joyeux et revendicateur, de la Marche, les drapeaux pavoisés partout. La rage, rentrée, chevillée au corps, tout le temps.

Les cris, après la corne de brume qui sonne la fin des die-in. Cette colère, dure, de vivre alors que d’autres sont partis. Crier pour qu’on les entende encore.

J’aime ce film parce qu’il présente ce milieu, et ces luttes, dans ses paradoxes, avec une brutale simplicité : l’omniprésence du sexe, comme un vecteur de lien social, y jouxte la menace, permanente et implacable, de la mort. Les baisers qu’on se donne, malgré le poids du deuil.  Le film ne juge pas. Le film ne dit pas : c’est déplacé, le film dit juste : c’est ainsi. C’est bien.

La beauté de ce film, et, dans le même mouvement, la beauté de ce travail militant-là, c’est celle des personnes auxquelles il rend hommage.
Celles qui donnent, se donnent, se serrent les uns contre les autres quand il fait plus froid dehors. Ces personnes qui continuent, inlassablement, à rappeler ce refrain têtu : on meurt. Ce refrain, comme la face retournée d’une même médaille, dit aussi : on est terriblement vivants.

Je résiste –est ce que je j’avance ?

Cette année a commencé comme elle a fini. Sur les chapeaux de roues. Je suis partie en vacances dans un état d’esprit résigné, celui que je réserve aux réunions un peu ennuyeuses où il faut bien être.  La semaine de course contre la montre –et de correction de copies– m’a déposée deux jours avant Noël sans que j’aie l’occasion de dire ouf.

Est-ce que je me suis reposée ? Je n’en sais trop rien, j’étais bien trop peu prête à partir en vacances, je n’ai pas réellement fait de coupure. Pas le temps. Pour couper, il faut avoir ces deux-trois jours avant le début des vacances, où le temps ralentit déjà, où l’on prépare son sac petit à petit, où l’on travaille en rangeant pour retrouver le bureau propre l’année suivante. En somme on se prépare à se reposer.  On ne peut pas se transposer dans l’état « vacances » instantanément.

Autant dire que l’état d’esprit, aux alentours du 31 décembre, était fort peu au bilan, plus à se remettre des repas de Noël et à réaliser qu’il reste fort peu de temps pour la thèse.

Alors voilà, je reviens exténuée de deux semaines de marathon deadlines-surveillances d’examen-consultation de l’Arcep et je me retourne, regardant l’année 2017, un peu hébétée. D’accord. C’est fini. On fait quoi maintenant ?

Je me suis essayée, sur Twitter, à résumer les bons moments de l’année qui vient de se dérouler. C’est pas simple, notamment à cause de la contrainte grandissante des likes (un like = un moment). On commence par lister les grands moments marquants, puis, progressivement, pour tenir le compte, on arrive aux moyens puis petits bonheurs. C’est difficile de lister des choses de la même importance.

Mais ça fait un bon pré-bilan. Ça oblige à se demander ce qui a été accompli, de petit ou de grand, ce qui a compté, ce qui a apporté de la joie. Après tout c’est ça qui compte.

Sur ce plan-là, c’était une bonne année.

Mais on ne peut pas s’arrêter qu’à ça, il faut regarder les coups encaissés, aussi.

Cette année a été remplie, mouvementée. J’ai fait des choix, j’ai appris des choses. J’ai été secouée, pas mal.

Je suis contente d’avoir mis ça derrière moi. Les moments difficiles étaient durs à passer.  Je n’aurais pas recommencé.

Je n’aurais pas recommencé.

Cette année, c’étaient aussi les longues heures à me demander si j’avais fait le bon choix, ce picotement pas très agréable quand j’ai compris, en regardant la fenêtre Jabber, que quelque chose s’est cassé, la solitude.

Cette après midi salée où j’ai, malgré moi, fait le point sur qui j’étais.

Malgré tout, j’ai encore -et c’est bizarrement persistant, je pensais que ça s’estomperait avec le temps– le sentiment d’être mal ajustée, mal insérée. On dit misfit en anglais, je crois, pour désigner ça.

C’est aussi énervant qu’un caillou dans la chaussure. On ne sait pas où il est, on secoue la chaussure, et il est toujours là. On clopine un peu, ça agace.

Je sais, pour quelqu’un dont le pseudonyme revendique très exactement le fait de n’être jamais complètement à sa place, c’est paradoxal.

Je ne sais pas si c’est juste que je ne le voyais pas –ou plus– auparavant mais là je le ressens avec une acuité particulière.  C’est peut-être le fait que je suis depuis quelques années dans une ville où je n’avais pas d’attaches avant. Il n’y a pas les habitudes d’avant pour masquer. J’ai moins le sentiment d’être « à la maison » qu’avant, que ce soit dans mon travail ou dans ma communauté d’attache.

J’ai lu, il y a dix ans : « être adulte, c’est être seul ». Peut-être que c’est tout simplement ma vie qui devient plus adulte : un peu plus froide, un peu plus compliquée, moins rassurante ?

Je ne me sens pas démunie du tout. J’ai aujourd’hui la certitude diffuse que, malgré les séquelles –et lesquelles– j’ai fait des choix plutôt justes. Je crois que mon courage a réparé des choses.  Je crois que je ne suis pas si mal à ma place dans l’associatif.
Puis, si j’ai réussi à passer ça, ça va, je peux passer d’autres épreuves.

Cette année a fait de moi quelqu’un un peu plus dur, un peu plus sur la brèche aussi. Je fais moins de compromis. Je résiste –est ce que je j’avance ?

Je ne suis pas tout à fait sûre de vraiment reconnaître cette petite silhouette, qui marche, alourdie par la fatigue, tendue, irréductible.

C’est passé bien vite. Il faudrait qu’on fasse connaissance.

Est-ce que mon courage suffira ?

Je repense souvent à Million Dollar Baby. Au début, ce film m’était resté en tête parce que j’ai eu la chance de pratiquer le Kung Fu, cinq ans. Il m’a rappelé plein de sentiments familiers à ceux qui pratiquent une discipline de combat. Je sais qu’il faut des heures et des heures d’une profonde discipline du corps pour arriver à combattre efficacement. Qu’il faut non pas savoir en théorie que tel geste permet de parer à telle attaque mais avoir déjà paré 150 000 fois cette attaque avec ce geste pour que le corps sache, pour que ce soit un réflexe. Je reconnaissais ce que j’aime dans les arts martiaux : la discipline au long cours, le travail acharné, quotidien, qui, à force, permet au plus petit de remporter le combat.

Cette discipline m’a fait du bien, plein de fois. La demi-heure de mannequin de bois après cette rupture-là, c’était bien. Une demi-heure à se concentrer sur uniquement comment je bouge, la justesse de tel geste, la position de la main là, ça vide la tête. Au début on pratique le mannequin de bois en tapant très fort, parce qu’on est énervé. Puis ça fait vite des bleus. On se calme, on reprend. Puis on finit par ne plus penser qu’à son geste, avec application, on va de plus en plus vite. Le tac tac tac tac du mannequin est entêtant. Le mannequin de Maggie est en cuir, le mien était en bois. La discipline était la même. L’espèce de vide sourd dans la tête aussi.

Je ne cache pas que ça me manque, parfois quand j’en aurais besoin. À défaut de pouvoir aller à l’académie de Kung Fu, je repense au film. Là, j’aurais besoin de quelques heures d’exercice. Faire le vide.

Donc ce matin-là, je repense à ce film. Je repense à cette fille qui, qu’il pleuve, qu’il vente, quoi qu’il arrive, va en salle d’entraînement, chausse ses gants. Et hop deux heures d’exercices. Je revois clairement l’image de ce hangar froid, Maggie en jogging, et la nuit autour, et pam pam pam pam les coups sur le mannequin. Le souffle, les coups, la lumière vacillante autour.

J’ai une vision un peu martiale de mon rapport à la vie, je crois. J’ai toujours considéré qu’il fallait tenir le ring et se battre. À partir du moment où j’ai considéré que c’était un combat, c’est foutu, je ne vais pas lâcher. C’est comme ça que j’ai appris à marcher et à faire du vélo avec l’oreille interne foutue. J’ai persévéré. Je suis terriblement têtue. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne mon handicap, mais je crois que ça a débordé sur d’autres aspects de ma vie.

C’est précisément pour ça que je suis très tôt devenue une activiste. C’est ça qui a joué quand j’ai ouvert le gros dossier de la régulation des télécoms. La charge de travail n’a jamais été un problème. S’il n’y a pas de victoire de suite, c’est pas grave, je sais qu’il est question de persévérance un peu disciplinée, il faut continuer, ça donnera quelque chose au long cours. Du coup, je m’identifie assez bien à cette fille et à son travail acharné. Ça m’encourage, quand j ‘ai un coup de mou, je me dis que moi aussi, je devrais rechausser les gants et y aller, hop.

Ce matin-là, le ciel est bleu, mais tout juste. Bleu-gris, pâlot, trois nuages. En repensant à ce film, je visualise ce hangar, et les gants de boxe posés sur une chaise. Je sors d’une soirée émotionnellement dure. Je ne suis pas découragée. Il m’en faudrait plus. Je me sens juste un peu démunie. Je me dis : « hey, je suis très courageuse, je suis têtue. J’en ai rien à foutre là tout de suite du bleu là. » Mais j’ai envie de laisser les gants de boxe sur la chaise. Je suis étourdie, je me sens petite. Toute petite.
Être courageuse, ça ne suffit pas.

C’est un sentiment très similaire au lendemain d’une autre soirée, il y a un an, bien plus dure. Je fixe le ciel obstinément, je soupire.

Le film dont je me rappelle ce matin-là permet de sentir l’ambiance crue et forte du ring, que je ne connais pas par ma pratique des arts martiaux. Cette violence-là, celle du ring, est moins aiguë que dans d’autres scènes du film, où se déploie une autre forme de violence. Psychologique. Dans la vie, on se cogne aussi beaucoup. Beaucoup. C’est finalement pas si violent en comparaison, la boxe.
Dans mes souvenirs de cet épisode d’il y a un an, le sentiment dominant qui me revient alors, c’est la violence. J’ai eu beaucoup de mal à reparler de cet événement. Il y a eu un choc. Un peu comme un coup perdu. On se retrouve par terre, sonné, sans comprendre.
Et ça fait mal aux tempes. Ça fait toujours mal si je repasse la main dessus. Qu’est-ce que ?

En fait cet épisode, qui a soulevé sur le moment beaucoup d’indignation, beaucoup d’aigreur, de colère, m’a laissé un peu après un goût amer sur la langue, un ami, et une question métaphysique. Je n’en veux plus tellement aux gens que j’avais envie d’étrangler juste après. Je n’ai pas forcément pardonné. Je pardonne difficilement. Mais, d’une part tout s’est estompé (fort heureusement pour mes nuits, et était-ce si important ?), d’autre part je n’ai pas regretté mes choix. De toutes façons, qu’est-ce que tu veux regretter. C’est fait. C’est comme ça. Après tout je suis adulte, et être adulte c’est faire face à ses choix, je crois.

C’est marrant, la seconde où je me suis levée ce soir-là, c’était comme monter sur un ring. J’ai pensé : « je dois y aller », j’ai respiré, j’ai pris mon verre. J’ai passé le pas de la porte avec une impression amère de non-retour. Ce moment où l’on n’entend plus très bien ce qui se dit. Où l’on est légèrement étourdi parce qu’on a le cœur lourd et une espèce de pic d’adrénaline. Mais ça semblait tellement plus adéquat que l’horrible sensation de gêne juste avant. La seconde d’après j’en voulais vraiment au monde entier.

J’avais envie de taper dans un mannequin de toutes mes forces en hurlant « POURQUOI PUTAIN ». Pourquoi tout ceci est-il si violent ? Pourquoi sommes-nous si prompts à nous faire du mal ? Pourquoi est-ce si facile de se rentrer dedans ? Pourquoi est-ce qu’on n’est pas foutus de se comprendre (au sens fort, de prendre avec) ? Est-ce si compliqué, entre nous, de faire attention ? Pourquoi, putaiiin.

C’est ça qui m’a fait mal. C’est cette impression d’absurdité totale. Il m’a fallu du temps pour digérer que je n’étais pas dans une réalité parallèle, que la personne qui tremblait là était bien réelle et que le choc était bien celui-là.

Pourquoi ce sentiment d’être tout petit et tout minus sur le ring, là, alors que ce que je fais, je le crois juste ? Plus précisément : je le crois assez normal, assez logique. C’est la suite normale de mon comportement. J’ai le souci de mes amis, c’est ainsi. Je n’ai rien fait de plus que d’avoir du souci.
Alors, oui, humain trop humain. Et alors ?

Quand j’ai fondu en larmes dans les bras de Nicolas, mon président au MAG et mon ami à l’époque, le lendemain de mon coming-out, je n’attendais pas une réponse politique, une parole de président à membre du CA. J’attendais qu’il referme ses bras sur moi en me disant « ça va aller » et qu’on discute. Quand j’ai rendu les clés parce que c’était l’ouragan dans ma tête en 2012, l’accueillante n’a pas posé de questions déplacées. Je viens d’une famille associative où il est quotidien de gérer ça. Où ça fait partie du jeu. De toute façon notre solidarité, nos larmes, nos embrassades sont politiques. Nous sommes forts parce que nous avons le souci de notre communauté.

Oui, ça rend le travail associatif épuisant. Ça oblige à s’investir un peu plus personnellement, parfois un peu trop, c’est ça qui a fait que je suis sortie (parce que du coup, oui, tout se mélange très vite). Mais ça fait du bien…je ne crois pas que ce soit un aveu de faiblesse de dire : il y a un humain qui va mal, peut-être qu’il faut prendre ça en compte ? J’ai hérité d’un passé associatif qui m’a appris les dangers de mélanger le personnel et le politique. Mais qui m’a aussi appris, que parfois la seule bonne réponse c’est prendre soin.
Je me souviens de cette femme trans qui a pleuré les siens morts dans l’année lors d’une réunion de l’Inter-LGBT. Il aurait été déplacé de lui dire que là, on est en réunion, ça va pas de ramener sa tristesse. Tu suspends la réunion dix minutes, on va chercher un verre d’eau et des mouchoirs, on discute un peu, on attend que les larmes sèchent avant de reprendre.

Trop humain, peut-être. Moi j’ai simplement pensé : je ne laisse pas un ami dans cet état-là.

Puis est venue la question : pourquoi moi ? Qui étais-je pour prendre sur moi ce genre de souffrance-là, alors que d’autres semblaient bien plus légitimes, bien mieux placés ? Puis, hé, plus forts. Pourquoi faut-il que ça tombe sur mon mètre cinquante et mes petits bras ? J’en ai voulu à certains de ne pas être là, je me suis demandé bon sang qu’est-ce qu’ils foutent…

J’avais à la fois l’impression d’être un peu trahie (pourquoi ne sont-ils pas venus, pourquoi me laisser toute seule ?) et celle d’être poussée là, un peu par la force des choses, comme une sorte d’alibi de gentillesse au milieu de cette grande indifférence ouatée. La fille (un peu trop ?) gentille qui prend sur elle les problèmes humains. Celle qui manque de pleurer en AG quand on évoque les burnouts des bénévoles. Mon caractère, mon histoire, mes liens avec ces gens. Tout ceci était en jeu. J’ai rejoué la scène dix fois dans ma tête. De toutes façons, je n’aurais pas fait autrement. J’étais peut-être la mauvaise personne au mauvais endroit mais au moins j’étais là quand il n’y avait personne d’autre. Je vis avec ça.

Puis l’épuisement. Ne pas être présente à la suite des discussions. Le lendemain, ne pas me sentir capable de tout ce que j’ai prévu. Me sentir abattue, dépassée. Avoir envie de n’importe quoi d’autre sauf d’être là. Un bain d’une heure, une nuit de douze.

C’est la même chose ce matin-là : le sentiment aigu d’avoir pris des responsabilités, d’avoir pris une sorte de coup. C’est pas ma douleur à moi, mais ça fait comme un hématome.
Ce sentiment d’injustice profond. Pourquoi ça s’arrête pas ? C’est pas fini les conneries ?

Je suis toujours dans cette bataille-là, et maintenant que j’ai commencé, je vais jusqu’au bout. Parce que je suis comme ça, et que je sais qu’on ne revient pas en arrière.
Je suis sonnée, dans le hangar du film, devant mes gants de boxe.

Quand ma vie ressemble à Million Dollar Baby, j’aimerais bien qu’il y ait au moins Clint Eastwood au coin du ring. Ce soir-là dont je parle, quand je me suis retournée, sur le ring, pour chercher sa silhouette de l’œil. Il n’y avait personne. Ce matin-là, je n’ose regarder.
Est-ce que mon seul courage suffira ?

J’en sais rien. J’imagine que le jeu en vaut la chandelle, et qu’à force de tenir on en viendra à bout.

J’ai pas grand-chose à excuser ou à prouver, j’ai même plus envie de hurler « pourquoi » ou de demander des comptes, ou n’importe quoi de ce style, parce que ça fait un an que je fais face en ne disant rien, que je me suis assise sur la réponse, même si tout ceci semble toujours tout autant absurde. Y’a rien à expliquer. C’est comme ça. J’ai peu de regrets. J’avais juste envie de raconter.

Je me lève, je prends mes gants.

Une vie politique — ou ma rencontre avec Daniel Defert

Je viens de finir le livre de Daniel Defert, Une vie politique. Je l’avais acheté il y a plusieurs mois chez Violette & Co, et mon entrée alors était surtout : « il a été le compagnon de Foucault, ça ne peut qu’être bien ». Je connaissais alors très mal le parcours militant de cet homme, que j’avais donc d’abord identifié comme un homme de lettres, qui a eu la chance de vivre avec un des pères de ma pensée.

Et donc, une fois les ouvrages obligatoires terminés, j’ai pu me pencher sur cet ouvrage, dont voici un ressenti personnel.

Le livre est construit en deux parties. La première est un long entretien avec Defert, et la seconde, une sélection de textes.

La première partie est extrêmement motivante. Defert y retrace son parcours associatif, depuis le geste de se syndiquer en arrivant à Normale à Aides. On y découvre une photographie assez fine des mouvements LGBT en 1984 (date à laquelle Aides naît), de la manière dont ils sont structurés, dont le milieu est structuré.
On y apprend comment Aides est né, à la fois d’un deuil personnel, d’une énergie à l’international (le Gay Men Health Crisis s’est monté quelques années plutôt), de la mobilisation quasi immédiate de gens très compétents. On apprend que Foucault s’en doutait un peu, mais qu’il n’a jamais su qu’il était malade du Sida. Qu’il a été privé de toute décision quant à la gestion de cette maladie. Et que Defert n’a pas voulu que ça se reproduise. On y voit Defert développer une analyse très fine de ce qu’il se passe alors autour de lui, mobilisant apprentissages du terrain et concepts philosophiques dans un même geste. Cette manière fine et cohérente de s’engager comme intellectuel sur une question est exemplaire.

On apprend aussi comment, pour la dyade Foucault-Defert, Aides est dans le prolongement d’un travail admirable sur les prisons qu’on connait peu (enfin, très humblement, je ne connaissais même pas le GIP avant d’ouvrir ce livre). Et on voit comment, après la mort de Foucault, Defert s’est saisi d’années d’expériences associatives pour fonder Aides : donner la parole aux personnes concernées, informer, accompagner, étaient déjà les missions du GIP. On apprend à connaître Aides de l’intérieur (et on a très vite très envie de faire partie de l’aventure !).

Les textes de la seconde partie sont là pour remettre ce récit très personnel en contexte : conférences de Defert, chiffres et chronologies sur le SIDA. La réalité cruelle de la maladie et la manière dont elle se pense à Aides et dans la communauté scientifique pose cette histoire –qui est d’abord l’histoire d’un intellectuel engagé- dans une trame plus large, qui doit être continuée.

Ce livre m’a permis de raccrocher les wagons avec une partie de mon histoire militante, de mieux comprendre comment la lutte contre le SIDA s’articule sur des mouvements d’émancipation LGBT, de mieux comprendre ce qui se jouait en France dans les années 80 quand le MAG (1985 !) est apparu. J’ai l’impression d’y voir plus clair dans mes racines militantes et culturelles, dans cette histoire qu’on ne raconte pas assez, et d’avoir trouvé, à côté d’Harvey Milk et de Jean le Bitoux, un autre modèle d’engagement.
Il va sans dire que je vous en recommande la lecture.

Merci Monsieur Defert.

La belle saison. La très belle saison

J’ai vu La belle saison. C’est un film de Catherine Corsini. Avec Izïa Higelin, et Cécile de France. Posons une prémisse absolue : Cécile de France est incroyablement belle. Elle est rayonnante. Elle inonde tout l’écran avec son grand sourire, son port de reine et ses cheveux tout blonds. Ah (je suis accessoirement tombée pour la douzième fois amoureuse dans ce film, ne vous inquiétez pas).

Ceci posé, parlons du film. A part Cécile de France, il faut noter la grande justesse de ce film. L’histoire ? Delphine vit dans une ferme, dans le Limousin. Elle part à Paris y travailler. Elle y rencontre Cécile, euh non, Carole. Et paf. Je ne vous raconte pas tout, mais déjà vous savez que ce film parle d’un grand amour, un amour qui naît en plein mois d’août, à la période des moissons. Et qui chamboule tout. Et il nous raconte ça sans nous emmener dans du grand sentiment, sans se transformer en conte de fée moderne, non. Il n’est pas mièvre. Il raconte juste comment un grand amour peut naître entre deux femmes, et les changer, à vie.

Cette justesse dans l’histoire se retrouve dans la photographie. C’est un film incroyablement respectueux. Les corps qui s’aiment ne sont pas exhibés, les cris ne sont pas surjoués (suivez mon regard). La caméra ne sait pas où se mettre, face à la gêne des actrices. Elle respecte l’intimité d’un rapport entre deux femmes. La couverture jetée sur les corps nous suggère ce qu’il se passe et qu’on comprend fort bien. Ah et c’est vrai. On se reconnaît dans ces gestes familiers, ces mains complices, ces corps emmêlés. Ils sont beaux, d’ailleurs, dans leur vérité, nus. On n’est pas dans une sitcom. Les filles qu’on voit ne font pas toutes du 34 et n’ont pas des kilomètres de jambes hyper-musclées. Elles sont comme nous. Elles ont des hanches, elles ont un peu de bide. Et elles sont belles. Ces scènes-là nous parlent de nous, de nos corps, de notre façon d’aimer. Et c’est bon de voir se créer cet espace intime et complice à l’écran. On ne peut qu’être émue : c’est un cadeau.
Il n’y a pas d’objets dans ce film, il y a des gens qui s’aiment, et dont on respecte l’amour.

Ce film est l’occasion de rappeler, dans une fresque joyeuse et colorée, ce que voulait dire être une femme dans les années 70. Et, de surcroît, une femme qui aime les femmes. Le courage que cela représentait. Le danger dans chaque geste, dans chaque regard. Le fait que l’homosexualité était une maladie et que ça se traitait à l’hôpital. Aux électrochocs. Il faudra attendre 1992 pour que l’OMS se rende compte que nous n’étions pas une troupe de fous, mais des gens qui s’aiment. Il faudra également attendre encore longtemps pour que cela se fasse qu’une femme travaille et gagne son salaire. Pas qu’elle pioche dans celui de son mari. Le courage de ces deux femmes se mesure à l’aune d’une époque où la révolution de 68 est passée par là, mais où tout reste encore à faire.

C’est cette histoire-là, qui nous parle du courage d’être, qu’on nous demande par défaut parce que nous ne vivons pas dans les clous, et de la force de cet amour, qui éclate dans ce film. J’ai pleuré à la fin. Allez voir ce film.

Faites de l’associatif, ça change la vie.

Bon, du coup je vais vous raconter l’histoire.

Ce post devrait déjà être publié depuis longtemps. Vous savez, j’ai fêté mes dix ans d’associatif il n’y a pas longtemps. J’ai fait un bilan un peu amer, et puis j’ai dit que je raconterais le positif. Je crois que le temps est venu de le faire.

J’ai découvert l’engagement politique au lycée, comme tout le monde. J’ai usé mes fonds de jeans devant les portes à gueuler contre le CPE, à l’époque.
Ça, ç’a été le moment où j’ai commencé à développer un esprit critique potable.

Je passe sur quatre-cinq ans de questionnements, au bout duquel je décide que ce serait bien de parler à d’autres gens dans mon cas. Et là paf. Un copain qui ne savait pas que ça allait faire des étincelles me fait rencontrer le MAG. Le jour de mon seizième anniversaire, au moment des cadeaux, il me dit « Alors moi j’ai pas vraiment de cadeau, mais il faut que je te montre un endroit ».
La semaine d’après, je faisais ma première entrée au MAG-Jeunes LGBT.

Je ne suis pas restée longtemps une simple membre de l’association. J’ai vite compris une chose, c’est qu’on apprend plus sur soi-même en s’engageant. Alors je me suis engagée. J’ai dirigé la Magazette, la revue du MAG-Jeunes LGBT, qui est devenue mon bébé (j’ai refait la maquette, la ligne éditoriale, veillé aux impressions, écrit plein d’articles…<3), pendant trois ans.

Ces trois années ont été dingues. J’ai appris à assumer publiquement mon homosexualité, j’ai participé, en tant que membre du CA, à la direction d’une grosse association. J’ai même mis la patte dans l’organisation de la Marche des Fiertés ! Quand j’ai quitté en 2011 l’association –c’était triste, c’était devenu ma maison, mais il fallait – j’étais une tout autre personne que l’ado qui expliquait à l’accueillant qu’elle avait du mal avec son identité sexuelle, toussa. J’avais grandi. Parce que j’avais donné trois ans de ma vie à cette assoce, qui me le rendait bien.

Et puis donc 2011. Rencontre avec La Quadrature, et surtout, le Camp. Je ne vais pas répéter à quel point ça m’a retourné le cerveau à l’époque.
Mêmes étincelles. Depuis 2011, je suis bénévole active à LQDN, et, depuis deux ans maintenant, au bureau de la Fédération FDN.

Ce que je ne dis pas assez dans ce récit de mes pérégrinations associatives, c’est que la personne que je suis aujourd’hui, qui raconte ça, est devenue ce qu’elle est grâce à tout ça. Grâce au travail associatif, bien sûr, mais aussi grâce aux rencontres que ça a permis. Ces deux coming-out ne seraient certainement pas arrivés. J’aurais peut-être jamais connu Linux, et donc j’aurais peut-être pas soutenu ce mémoire.
Je suis fière de ce que je suis devenue. Des fois, ce profil atypique est lourd à porter, parce qu’on ne trouve pas du travail pareil, on ne voit pas le futur pareil aussi. J’ai pris des risques, je le sais. Mais d’un autre côté, je suis tellement riche humainement, que finalement je n’envie pas grand-chose à ce moi hypothétique qui aurait été travailler en agence dès son diplôme, vendre de la communication, sans se poser d’autres questions. C’est très bien.

Le travail associatif m’a aussi fait évoluer, parce qu’à chaque fois, si quelqu’un ne m’avais pas poussée en me disant que j’en étais capable, je n’aurais pas pris les responsabilités que j’ai prises. Et je n’aurais pas avancé autant que j’ai pu le faire. Quand je suis devenue vice-présidente de la Fédération FDN, je ne savais pas ce que ça voulait dire. Maintenant, je sais. J’ai appris à être vice-présidente. Et je suis ravie d’avoir appris, parce que ce poste associatif m’apporte beaucoup. Je mûris. J’ai juste envie de remercier les gens qui m’ont pris la main en me disant que je pouvais le faire.

Ce weekend, on a fait l’AG de cette belle fédération, où on m’a réélue vice-présidente. En réfléchissant à ce que je voulais dresser comme bilan, je me suis juste dit que cette histoire allait continuer et que j’allais continuer à grandir.

Je me sens minuscule parfois. Quand je vois l’énergie et la finesse de la réflexion de certains, j’ai l’impression d’être au bac à sable encore. Je me demande des fois si je fais bien d’être là, si je ne gêne pas. Tellement le travail de certains bénévoles est impressionnant.

Mais je veux faire encore mieux pour mon association. Et ça, ça veut dire qu’on va grandir ensemble. Je vais faire mon possible pour qu’elle soit encore plus forte, ma fédération, et je sais que l’effort me rendra plus adulte. C’est triste de grandir, parce qu’on devient responsable. Mais là, c’est une bonne raison de grandir.

Vous voyez, ça change la vie.

Dix ans d’associatif, l’occasion d’un point d’étape.

Mais oui ça faisait longtemps. On n’écrit pas quand tout va bien, je ne sais pas où j’ai lu ça.

Comme à chaque fois qu’on passe une étape dans la vie, un bilan s’en suit. Une remise à plat de qui on est et de ce qu’on fait est nécessaire. Donc acte.

Je poursuis en ce moment plusieurs projets associatifs, dans plusieurs structures.
Si ce que je fais est passionnant, le bilan de cet été est, que, au rapport du temps investi, le reward a été très pauvre. Le temps que j’ai pu donner ne me donne pas l’impression que mon énergie a été correctement investie.

Au MAG, chaque heure que j’ai pu passer au local m’a toujours donné l’impression que cela servait. Même vers la fin, quand j’étais peu motivée, je me bottais le cul pour venir ouvrir le local pour ma permanence, en me disant « tu vas aider des gens, vraiment, fais-le pour eux ». Je regrette cette époque.

Là, j’ai passé du temps sur un site web, pour m’entendre dire que je ne faisais rien, par exemple. J’ai participé à des campagnes, en me demandant vraiment à quoi mon travail servirait, si ça allait changer quelque chose. Et puis, très peu d’actions de terrain. Très peu de moments où j’ai bouclé ma journée associative en me disant : « j’ai apporté une pierre à la cause, ça avance ».

Là, j’ai plutôt le sentiment de mal m’y prendre, de ne pas être efficace. Les derniers projets dont je me suis occupée ont ou fait flop (pas de retour du tout, ou six mois après), ou généré des critiques, qui me font douter de ma capacité à les mener. Et peut-être ne suis-je effectivement pas douée pour faire certaines choses.

Autre chose : culturellement, je viens d’une assoce où le contact entre les personnes impliquées était très régulier. J’ai beaucoup de mal avec l’idée de ne faire un CA que tous les six mois. Je préfère faire le point régulièrement. Je suis gênée dans les structures dans lesquelles cela se passe comme ça. Notamment parce que, en six mois, on a le temps de perdre la motivation.

Je suis aussi habituée à parler des problèmes, même humains, dans une structure. Le fait qu’on limite ou qu’on empêche les discussions parce que le sujet concerne des problèmes humains et s’éloigne du but de l’assoce me dérange : une association est une aventure humaine. Ton bénévole ne travaillera efficacement que s’il se sent bien.

J’ai été harcelée par quelqu’un lors d’un hackathon. Personne n’est intervenu. J’ai été témoin de problèmes de sexisme. En parler génère ou du troll, ou du déni. Peu de solutions. En parler est épuisant, et pourtant il faut bien commencer par là.

Je n’ai pas envie de travailler dans un environnement où, en plus de se battre pour une cause, il faut se battre pour se sentir chez soi dans un local ou lors d’un événement. Où il faut rentrer dans le placard. Je n’ai pas fait deux coming-out pour ne pas pouvoir évoquer librement mon orientation sexuelle.

Merde, je m’occupe de lutte pour un Internet libre et ouvert. Ma différence en tant que femme et en tant que personne LGBT ne devrait pas être un obstacle à mon engagement. En tant que bénévole, j’ai envie de me sentir intégrée à un groupe. Pas d’être « tolérée ». Je ne devrais pas avoir à expliquer pourquoi il est désagréable de subir des remarques sexistes alors que je suis en train de coder. Pourquoi je me sens mal à l’aise quand il y a des blagues homophobes sur irc. Si personne n’intervient, tout le monde valide que je n’ai pas vraiment ma place ici.

Et c’est comme ça que l’on se retrouve avec 90% de mecs hétéros cisgenres dans une assoce, et qu’on se demande bien pourquoi les autres s’impliquent peu.

Je pensais que je n’avais pas à m’inquiéter de ma différence, jusqu’à peu. Et, en fait, ce n’est pas évident partout. Il y a des structures où je n’ai jamais eu de problèmes, et d’autres où ils s’accumulent. Et il est très difficile de régler ces problèmes.

Je fête ma dixième année d’associatif, cette année. Je n’ai plus envie de faire des choses qui génèrent ce type de retour. J’ai plutôt envie de continuer cette jolie carrière militante dans la bonne humeur.

D’autant plus que j’ai plein de projets de vie qui méritent que je leur consacre du temps, de l’énergie, de l’amour. Je vais passer moins de temps à bénévoler et plus à être un peu égoïste. Si ce temps militant doit être investi à perte, cela ne vaut pas le coup.

Ce qui amène deux décisions :
– Retourner au terrain, et dans des milieux où j’ai moins de choses à prouver (refaire de la lutte contre les discriminations, contre le VIH…).
– Arrêter de m’investir dans des associations où le rapport énergie investie/reward est trop bas.

Voilà. Je ne sais pas si ces réflexions aideront d’autres personnes, mais elles sont là.

Je vous rassure : dans le prochain épisode, je vous raconte pourquoi c’est magique, malgré tout, d’en arriver là <3

J'ai vu La vie d'Adèle, je suis traumatisée.

Bon. J’ai vu La vie d’Adèle.
Quand il a été primé, en lisant les premières critiques, je me suis dit : « bon, elles doivent être super critiques parce que c’est la Palme, elles en demandent beaucoup à un film grand public… ». Je suis au regret de dire qu’en fait, les filles, vous aviez raison.

Publicité mensongère

Ce film n’a, pour commencer, pas grand chose à voir avec la BD dont c’est censé s’inspirer.
Il n’y a guère que le tout début du film et quelques éléments de l’histoire qui effectivement sont « tirés » de la BD à proprement parler.
On reconnaît assez bien les personnages, on repère des événements du film, mais le parti pris de Kéchiche, je crois, a plus été de s’inspirer de la BD que de la retranscrire à l’écran. Il a mis en valeur des détails complètement insignifiants de l’histoire (comme le sexe, notamment, qui est anectodique dans l’oeuvre de Julie, mais j’y reviendrai) et a tellement changé la focale que l’oeuvre pour moi en sort défiguré. Des éléments insignifiants sont traités en longueur alors que des événements clés sont simplement passés à la trappe. L’histoire d’Adèle (Clémentine dans la BD) en perd tout son intérêt.
D’ailleurs, la fin ne mène à rien. Ce film, privé de l’essentiel de son matériau de base, ne va nulle part.
C’est pas spécialement excusable quand on parle de mettre à l’écran une bande dessinée de 156 pages en…3h. Harry Potter, je veux bien qu’on saute d’énormes passages, mais si on avait été fidèle, le film durerait 5h. Là on a 3h de film avec beaucoup, beaucoup de choses qui n’apportent rien. Si c’est un parti-pris, c’est celui de gâcher l’histoire.

Je suis profondément choquée pour Julie Maroh, l’auteur, qui a couché sur papier un morceau de sa vie personnelle. Ce qu’elle raconte dans Le bleu est une couleur chaude est vécu. Il aurait été de bon ton de respecter au moins ça. Mettons que le livre ne l’a pas ému, mettons, je trouve ça aberrant mais mettons. Hé ben ça reste que ce serait pas mal que notre petite Julie sente pas sa propre histoire d’amour bafouée généreusement à l’écran, non ? Je n’aurais pas aimé être à sa place quand elle a découvert le film la première fois. « OK. Je lui livre un moment important de ma vie, et il en fait…ça. OK OK. Allons mourir quelque part ».
D’autant qu’on sait que Kechine est allé lui acheter les droits, puis s’est eclipsé, pour la citer à peine le soir de la palme. Sympa. Respectueux de bout en bout. Vazy remets en une couche je me sens pas assez bafouée là.

Choix esthétiques, hmm, particuliers

Une minute tout de même, ce film a eu la Palme d’Or. Je répète : La Palme d’Or. A Cannes. Hééé oui. Alors messieurs du Jury j’aimerais que vous m’expliquiez votre appréciation j’ai pas bien compris les raisons de votre choix.
Nous avons effectivement de jolies images : de jolis cadrages de paysages, de belles lumières, une caméra qui fait parfois des déplacements subjectifs intéressants pour nous permettre de suivre l’histoire. Je suis d’accord.
Les actrices sont quand même assez justes, ça c’est un fait.
Nous avons un parti-pris esthétique fort : Kechiche filme tout de manière à la fois très crue et très subjective, ce qui donne une force à l’image. Certes.
Il montre beaucoup de corps, il s’arrange pour qu’on aie de la chair plein l’écran, c’est une manière de filmer le sexe qui se défend, qui a son esthétique un peu brutale.
Le film utilise une esthétique particulière, ça lui donne une « patte », une originalité et certainement une force. Soit, ça c’est justifié.

Mais ces partis-pris desservent le film.

La caméra subjective, en général j’aime bien, c’est assez puissant, mais là, on s’approche tellement près des personnages, on les cadre tellement serrés, on s’attache à ne perdre aucun détail si bien que, personnellement, j’étais très mal à l’aise. C’est très voyeur. C’est peut-être un effet voulu par le réalisateur, mais on est en train de parler d’une histoire qui ne se prête pas du tout, mais alors pas du tout à ça. Très franchement, pendant l’une des nombreuses et insoutenables scènes de sexe, je me suis demandé si le monteur s’était masturbé devant, ou si Kéchiche faisait ça sur le plateau. C’est ça que ça dégage. Et ces plans inutiles et déplacés sur les fesses ou les seins nus d’Adèle ! Quand on a une caméra subjective, la caméra est un sujet qui *rentre* dans l’intimité des personnages de manière beaucoup plus violente que si l’on choisit un regard omniscient. Que la caméra omnisciente soit là quand les héros font l’amour, on s’en fout elle sait déjà tout. Pas ici. Ici un voyeur est dans la chambre des filles et les regarde, et c’est malsain.
Donc je rappelle le contexte : on parle d’un grand amour entre deux filles. Ces filles s’aiment donc font l’amour. Et là la présence d’un homme en train de se faire du bien à les regarder, l’air de rien, par ce jeu de caméras. Parfait. Méga romantique. Tout à fait dans le ton de l’histoire, n’est-il pas.

Bah puisqu’on parle sexe…

Parlons-en. Donc je disais : ces scènes sont tournées comme du porno. Du porno hétéro, la précision est importante. Du porno tourné par un homme, pour des hommes. C’est pas excitant, c’est très violent. C’est insoutenable. J’ai failli quitter la salle à la première scène de sexe (je préfère vous prévenir, on en a à peu près 3, dont une de au moins vingt longues minutes, et deux autres de quinze !). [edit: on me dit dans l’oreillette que la plus longue scène dure huit minutes. Erratum donc, j’ai donné une durée vécue :p]

Je suis désolée de vous décevoir, mais non, on ne se met pas dans cette position-là, non ceci n’est pas excitant dans la vrai vie, non, un rien ne fait pas jour non plus, non, les gémissements couinifs c’est dans les pornos qu’il y en a…on est pas passés loin du ciseau (tu sais LA position du porno pour hétéro où dans la vraie vie tu chopes une crampe au bout de trente secondes tellement c’est pas possible). Je rappelle, hein : on parlait d’un couple qui s’aimait. Tu sais dans les autres films, la scène de sexe entre le héros et l’héroine, c’est filmé de manière à suggérer, à rappeler que ces gens ne se désirent pas de manière juste crue et sans prétexte (ça, c’est de la prostitution ou un fuck friend) : ils sont amoureux. Et, détail important, il y a de la musique, ce qui évite au spectateur de se taper vingt minutes de bruits de succion et de gémissements couinifs, déjà que c’était du mauvais porno, en plus c’est insoutenable même si tu refuses de regarder.
Donc nous avons affaire à du sexe lesbien très largement fantasmé, imaginaire, dénué totalement de tendresse. J’ai envie de dire, raté.

J’aimerais attirer l’attention du lecteur sur le fait que quand t’as mis à peu près, allez 4/5 ans à faire accepter ta sexualité à tes parents, un film pareil où tu sais que ta mère va fatalement t’imaginer en train de faire ça, c’est un plan à repasser au stade de sale gouinasse-qui-lèche-des-chattes. Cool. Et puis si j’avais été en questionnement hier soir au cinéma, je pense que cette heure à peu près de mauvais sexe lesbien m’aurait évité la peine de faire un douloureux coming-out.
Et Palme d’Or (sic !) pour la scène du Grand Léchage de Doigts au Café. Car oui, chacun le sait, lécher les doigts de son ex dans un bar va l’exciter tout de suite, oui oui ma bonne dame. Une authentique scène de porn (oui on ne voit ça que là) complètement ridicule au passage. Affligeant.

Et puis, cette idée que Adèle et Emma ne peuvent pas faire trois pas sans passer une journée entière au lit à se tripoter dans tous les sens, certainement nourrie par le mythe que la lesbienne est un pervers polymorphe (tu sais t’es lesbienne tu coucherais avec n’importe quelle fille dans la rue, même ta meilleure amie, t’as envie de sexe tout le temps CELA VA DE SOI)…je crois que ça se passe de commentaires.
Dans la BD, elles font peut-être l’amour sur quelques cases. C’est pas crucial pour l’histoire, mais pour Kechiche, oui, ça donne 50 minutes de torture.

Oh, j’oubliais. Kéchiche filme donc la première fois d’Adèle avec un garçon, puis une fille. Vraiment, ça aurait été sympa, en 2013, de faire porter une capote au mec pour les 2 secondes et demies où on voyait sa bite, hein. Ça faisait pas une grosse entorse à ton esthétique, et c’était une manière discrète de faire passer un message simple à une époque où le Sida court toujours. Quant à la première fois avec une fille, je trouve Adèle fort bien exercée et fort bien entreprenante pour une première fois où t’as plutôt tendance à pas trop savoir quoi faire avec ton corps. C’est peut-être un peu surjoué, non ? C’est peut-être un tantinet complètement pas réaliste, et pas du tout à propos, non ?

Interlude positif

Bon, à part ça: il y a quand même de bons éléments : montrer l’homophobie au lycée est une bonne chose (et pour le coup cette violence dans la manière de filmer, je la trouve nécessaire), l’attitude des parents est également bonne à montrer (les parents ouverts et le couple qui ne juge que par le mariage, c’est un peu cliché, mais ils sont là au moins), le parallèle avec le livre La vie de Marianne de Marivaux était malin, le questionnement au début est pas trop mal traité…

Wait. Pourquoi tout ce cinéma sur les huitres ?

Ces bons éléments ne rattrappent pas ce film, qui n’est pas un film contre l’homophobie (ce qui est en sous-texte chez Julie Maroh), ce n’est pas vraiment un film sur l’amour non plus, mais plutôt un film sur des filles qui se roulent des patins dans des parcs et font l’amour pendant deux heures dès que l’occasion se présente (je suis désolée, c’est tellement choquant qu’on ne retient que ça).

« Roh, c’est normal que t’aies pas aimé »

(Sous-entendu, toi, la gouine militante et féministe, t’es jamais contente de toute façon.)
Venin craché sur la qualité du porn made by Kechiche (je rappelle, j’ai failli quitter la salle, alors que rester pour regarder l’intégralité de Too Much Pussy à Chéries Chéris a été un plaisir…), je vais me permettre de répondre à cette remarque.

Non. C’est pas normal. Kechiche avait pour matière première une histoire qui nous a toutes émues. S’il avait au moins respecté l’histoire de Julie, on lui aurait peut-être passé son incompétence à se renseigner sur le sexe lesbien avant de tyranniser deux actrices à tourner des scènes de sexe affreux pendant des heures et des heures. Ce film avait un vrai potentiel pour rassembler tout le monde autour d’un très beau témoignage d’amour (je ne l’ai pas beaucoup vu, l’amour). Là, il se pose dans le débat en étant faux du début à la fin. Même en mettant de côté tous mes élans militants qui me rendraient injustement critique, ce n’est pas normal que les personnes représentées dans le film soient unanimes (ou pas loin) pour monter au créneau. Surtout avec ce genre d’histoire comme base. On aurait dû avoir quelques lesbiennes qui niaisent quand même. Là, toutes les personnes LGBT à qui j’ai parlé, et qui ont vu ce film sont choquées. Il y a un truc qui ne va pas.

On n’est pas obligé de faire du cinéma oppressant envers une minorité à chaque fois qu’on en dépeint une. On n’est pas obligé de poser ce regard-là sur ces filles. On avait le droit d’être gentil, merde, pour une fois.
Là, c’est juste encore un putain de film qui traite le sujet de manière catastrophique alors même qu’il partait sur de bonnes bases…
Il n’a rien pour lui, en plus, ce film a été primé en pleine fronde de la Manif pour Tous. C’était grave le moment de nous en rajouter un couche sur la tronche.

C’est très bien de vouloir développer des manières de filmer et d’exprimer des choses, mais il me semble que le faire avec cette histoire-là précisément est pour le moins…kamikaze. Quand on a un sujet sensible dans les mains, on ne joue pas aux apprentis sorciers. Kechiche a eu la Palme parce qu’il a traité en apprenti sorcier un sujet sensible (et peu traité, malheureusement, ce qui le rendait original) dans une ambiance tendue. C’est limite, tout de même.

Non, c’est juste raté, je suis désolée. Il suffit de traiter de manière vaguement émouvante un sujet traitant d’une minorité pour qu’il soit primé, c’est ça la recette ? Il n’y a donc personne qui a été sollicité pour donner son point de vue de gay dans l’histoire ? Donc bafouer une population entière, qui a déjà du mal à expliquer qu’elle existe et qui elle est, ils ont trouvé ça très bien. Certainement parce que le Jury devait trouver ce sexe tout droit sorti de Youporn tout à fait réaliste, et qu’il n’a pas lu le livre.
Hé bien bravo Cannes. Bravo. Merci d’avoir foutu ce truc dans tous les cinémas de France.

Chelsea, ou le courage

Alors voilà. Sur le channel irc de La Quadrature du Net, quelqu’un est venu demander si on avait « entendu les nouvelles » à propos de Manning, et, accessoirement, ce qu’on en pensait.
J’ai répondu que c’était très bien pour elle de s’assumer en tant que Chelsea, mais que c’était pas vraiment cette question qui nous occupait à La Quadrature (et si on pouvait revenir au procès, ce serait pas mal, merci).

Comme cela fait un moment que je n’ai pas écrit ici, je me suis dit que j’allais étayer mon opinion sur le sujet avec quelques arguments.

Tiens, ça s’agite dans les médias…

La première impression que m’a faite la nouvelle de la transition de Manning, c’est qu’on était en train de détourner le sujet de ce qui était important. Et ça me gêne un peu, vu l’importance de ce qu’il y a derrière. Dans les 24h qui sont suivi sa condamnation, puis ce que vais appeler un coming-out, elle est remontée dans les hashtags les plus populaires, et Lady Gaga s’est indignée de son sort. Tiens, ça émeut vachement les foules, et on parle vachement moins de pourquoi elle est en prison quand même…les médias sont d’un coup plus enclins à s’inquiéter de son sort, beaucoup plus que quand il s’agissait seulement de celui-qui-a-aidé-Wikileaks. Cet effet de rideau me gêne.

Avant tout un « lanceur d’alerte »

Pour moi, Bradley Manning (c’est le prénom qu’il portait à ce moment-là, donc on va temporairement accorder au masculin) est condamné à 35 ans de prison pour avoir donné des documents confidentiels à Wikileaks, notamment (il y a pas mal de chefs d’acccusation). Pour beaucoup d’activistes et de hackers, il est considéré comme un « lanceur d’alertes », un whistleblower, qui a pris le risque politique de mettre au jour une vérité qui dérange. En cela, certains le considèrent comme un héros.

A La Quadrature du Net, nous avons effectivement relayé des articles –comme celui-ci— traitant de sa condamnation et de son rôle politique dans la découverte des contenus des câbles Wikileaks. C’est en effet en pleine adéquation avec les dossiers que nous traitons (liberté d’expression, lutte contre la censure…).

En revanche, la question de son choix de sexe et/ou de genre est totalement décorrelée de nos questions. Quel que soit ce choix, Manning reste pour nous la personne qu’on a mise en prison pour avoir révélé la vérité. Cela ne rentre même pas en ligne de compte, en tout cas, dans mon jugement. En tant que LGBT, je soutiens son geste de s’assumer, mais en tant que bénévole de LQDN, cela ne me concerne pas, cela doit être traité par une assoce plus compétente dans la question du droit des trans’.

Pour que la différence ne soit pas un critère

S’ajoute à cela le fait que je suis personnellement militante LGBT pour qu’un jour, la différence d’orientation sexuelle et de choix de genre ou de sexe ne soit plus une question, ou, au moins, une question qui ne mérite pas d’être battu ou exclu en quelque sorte. Que ça ne rentre même plus en ligne de compte dans le fait de juger les gens. Je serai satisfaite quand j’aurai plus besoin d’expliquer aux lycéens, que non, tu ne frappes pas ton copain parce qu’il est gay.

Et à ce titre, je n’ai pas envie d’en rajouter sur cette nouvelle, parce que je ne veux pas la traiter différement parce que subitement elle a changé de sexe. Par pure nécessité d’être cohérente, et parce que lui lâcher les basques et juste la respecter me semble plus intelligent, aussi.

Du courage.

Sinon, ces 48 dernières heures, Chelsea Manning est entrée dans mon palmarès des gens les plus courageux dont j’ai entendu parler. Assumer une peine pour avoir fait fuiter des documents confidentiels, et par dessus, changer de prénom, décider de changer de sexe au moins administrativement, c’est un beau cocktail de je-vais-en-chier-pendant-le-reste-de-ma-vie.

En soi, être whistleblower est une position très inconfortable : tu es recherché partout, tu es inquiété, ta famille, tes proches sont inquiétés, l’Etat t’en veut, l’armée te considère comme un traître à la patrie, bref, tu as déjà de quoi mal dormir la nuit.

En soi, entamer un transition est très difficile : tu galères un certain nombre de mois pour faire avaler aux impôts, à la sécu, à toutes ces administrations (et à tes proches, à tes collègues, à tous ces gens) que tu as un nouveau prénom et un nouveau genre, merci d’accorder en conséquence, et puis des mois encore pour obtenir (si tu y arrives) un traitement hormonal, et puis encore du temps, puis beaucoup d’argent si tu décides d’aller jusqu’à l’opération…Enfin, c’est pas exactement une promenade de santé (j’ai parlé des effets secondaires des traitements hormonaux ?).

Si on concatène les deux, on obtient, par exemple des choses comme les conditions dans lesquelles les trans’ sont détenues en prison. Sympa. A moins d’être inconscient, si ces deux décisions ont été prises en connaissance de cause, on décide d’en *chier* pour assumer deux des choses que je crois les plus compliquées d’assumer au quotidien. Et ça mérite un soupçon d’admiration.

A propos, dans son tweet, @JPBarlow a donné un point de vue étonnant de la question :

Si la stratégie était « si je change de prénom, je suis de facto plus vraiment coupable sur la papier » comme semble (à moins que je n’aie pas bien compris) le suggérer JP Barlow ici, c’est étrange : c’est plus une manière d’aggraver le problème, au vu de ce qui l’attend en prison, et si ce n’est qu’une tentative d’échapper à la sentence, il y a des conséquences lourdes au fait de se dire trans’ –demandez leur avis aux homos iraniens[1] qui le sont devenus de force, opérés et tout–, cela me semble à la fois déplacé et un peu inconscient, tout de même.

Anyway, je ne suis pas certaine que savoir pourquoi elle a décidé de changer de prénom soit très utile, d’autant que c’est fait maintenant, et qu’il me semble que c’est réfléchi. Ce qui me rassure, c’est qu’au moins pour ce qu’il s’agit de Wikileaks, c’est pleinement assumé. Bravo.

[1] Homos iraniens et non pas russes, comme je le pensais au départ. C’est @_mand_a qui m’a redonné le bon lien de source, que voici : http://ratgemini.wordpress.com/2012/07/15/iran-le-changement-de-sexe-comme-alternative-a-lhomosexualite/. @aviancarrier a trouvé une pratique similaire en Afrique du Sud : http://en.wikipedia.org/wiki/Medical_torture.